| Cendrillon |
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CENDRILLON Souvent, quand le soleil descendait derrière la montagne d'Agatavara, ses rayons enveloppaient dans une dernière caresse le château placé sur la plus haute des cimes. C'était là-bas qu'habitaient le roi et sa fille, et nul n'a jamais pu parvenir jusqu'à eux.: Tout en bas, au pied de la montagne, le petit village d'Agatavera se blotissait humblement contre les rochers. Parfois, le roi quittait sa résidence et traversait le village, mais les gens n'avaient jamais osé le regarder en face. L'éclat qu'il projetait autour de lui était si éblouissant que les yeux se baissaient d'eux-mêmes. On prétendait que si le soleil avait un visage, il auraït celui du roi, et nul n'oserait contempler de si près le soleil. Il y en avait pourtant un, qui ne baissait pas la tête sur le passage du roi, mais il était de si peu d'importance, que les gens d'Algatavera ne daignaient pas lui prêter la moindre attention. On l'appelait Cendrillon. Sa vie se passait à faire pour ses deux frères aînés tout ce qu'eux deux ne se seraient jamais abaissés à faire pour lui. Il ne se plaignait pas; les travaux les plus pénibles n'occupaient que la partie visible de son corps. Son regard et sa pensée étaient ailleurs et parfois, ses yeux souriaient en regardant une étoile ou la neige qui se posait doucement sur les branches des arbres, Ses frères se moquaient de lui et lui demandaient de quelle partie de la lune il était tombé sur la terre. Le plus souvent, il avait l'air étonné, comme s'il ne reconnaïssait pas tout à fait le pays où il était né et il semblait se trouver infiniment plus chez fui dans ses songes. Ainsi, il s'approchait de la fenêtre et se mettait à rêver en contemplant la montagne du roi, si proche et pourtant si inaccessible et que les gens d'en-bas évitaient même de regarder. Et quand venait la nuit, il se couchait sur son petit lit, dur comme un sépulcre. Il tournait toujours son visage vers le château et dans la paix nocturne, ses pensées s'en allaient vers la région mystérieuse où habitaient le roi et sa fille. Le père de Cendrillon était vieux et malade, et juste avant de mourir, il appela ses trois fils et leur dit: — La vie s'éloigne de moi et moi, je m'éloigne delle. Nous ne nous entendons plus tous les deux et quand nous nous serons séparés pour de bon, vous me laisserez couché trois jours et trois nuits sur mon lit, avant de me mettre sous terre. Quand l'heure de minuit s'approchera pour la première fois de mon cadavre, mon fils aîné s'asseyera à mon chevet et empêchera les mauvais esprits de toucher à son père. Quand l'heure de minuit s'approchera pour la seconde fois, ce sera mon fils, second en âge, qui remplacera l'aube tant que durera la nuit. Et enfin, quand pour la troisième fois, les esprits sortiront de leur sombre demeure, ce sera Cendrillon qui s'asseyera auprès de moi. Le père mourut et les deux fils eurent une conversation, l'un avec l'autre. L'un dit: — Ce ne sont pas les mauvais esprits que je crains, mais bien plutôt mon propre père. À mesure qu'il se séparait de la vie, il prenait les airs de sorcier. L'autre fils dit: — Si le cadavre du vieux se mettait à remuer au milieu de la nuit, je deviendrais cadavre à mon tour. Alors, d'un commun accord, tous les deux se tournèrent vers le cadet qui lavait les pieds et les mains de son père: — Tu es trop stupide, Cendrillon, pour avoir peur de la nuit et des morts. Quand l'heure de minuit s'approchera du cadavre, toi aussi, tu t'approcheras de lui et tu ne le quitteras pas avant d'avoir vu naître à l'horizon les premiers rayons de l'aube. Et ainsi tu feras la nuit suivante et la nuit qui viendra avant le jour où nous mettrons notre père en lieu sûr, sous terre. L'aurore boréale enveloppait le château sur la montagne dans une vaste auréole bleue, orange et verte, et Cendrillon, assis auprès du lit de son père, regardait par la fenêtre. Il souriait, en songeant à la jeune fille qui habitait sur la montagne. Il ne pouvait pas la voir, mais il savait qu'elle répondait à son sourire. Il ne se demandait même pas s'il n'était pas immodeste de sa part à lui, humble Cendrillon, d'aimer la fille lumineuse du roi. La présence du cadavre ne le génait pas le moins du monde. Il savait que les morts habitent un pays aimable et silencieux et qui ne lui était pas étranger. Et même, lorsque son père se souleva à moitié et se mit À lui parler, à voix basse, il ne fut ni surpris, ni choqué — la distance entre ce monde et l'autre étant moins grande qu'on ne le pense. — Ma voix, lui disait son père, ne t'est pas moins familière que celle que j'avais avant de rejoindre le domaine des morts. J'ai suivi ton regard et je sais où habitent tes pensées et tes rêves. Fils de la terre, tu connais pourtant ton origine, et la lumière, qui aveugle les humains et abaisse leur tête, dilate ton cœur et donne le sourire à tes lèvres. Les morts ne te causent pas d'épouvante. Tu veilles sur eux, quand vient la nuit et le pays qu'ils habitent n'est pas loin de celui de tes pensées. II était pauvre l'amour de mes autres fils pour moi ! Ils ont jugé ma mort une occasion favorable pour me désobéir, trouvant superflu de m'accompagner par delà mon dernier souffle. Le pays où je suis entré, leur est hostile et quand le jour viendra, où pour eux aussi la porte se fermera sur leur vie, ils auront de la peine à trouver le monde par delà le monde des vivants. Viens, mon fils, donne-moi la main et je te conduirai au pied de la montagne. Un cheval noir s'élancera vers nous et je lui dirai que tu es son maître. Il agitera sa vaste crinière, qui à la lueur de l'aurore boréale te paraîtra semblable à deux ailes déployées. Ses naseaux gonflés cracheront une flamme claire et pure. Le lendemain, lorsque pour la seconde fois, tu veilleras à mon chevet, je te prendrai de nouveau par la main et je te conduirai dans la forêt et un cheval gris viendra à notre rencontre. $es naseaux gonflés cracheront une flamme claire et pure et cette fois, le cheval sera entouré d'une lumière aveuglante, comme celle que dégage le roi, lorsqu'il passe par le village. Et enfin, quand pour la troisième fois, tu chasseras de moi les démons des ténèbres, nous nous en irons ensemble au pied de la montagne. Un cheval blanc s'inclinera devant nous et je lui dirai que tu es son maître, Et la lumière qui jaïllira de ses naseaux, non seulement l'entourera d'un éblouissant halo, mais lui-même brillera comme un soleil. Tu garderas le secret pour toi-même. Moi, je continuerai à veiller sur toi, du fond du royaume des morts et quand ton temps sera venu, moi aussi, je reviendrai vers toi. Quand le père fut mis en sécurité sous la terre, les fils aînés firent de Cendrillon leur esclave et pour s'amuser lui donnèrent des coups. Ils n'avaient pas le cœur transpercé en voyant l'enfant lever les yeux vers la montagne pour l'appeler à son secours. La lumière qui habitait sur la montagne éclairait Cendrillon et lui disait d'avoir patience. Alors, l'enfant souriait, comme s'il voyait des anges descendre sur lui, avec les rayons. Et la grâce de leurs mouvements était telle que des larmes de ravissement coulaient de ses yeux. Ses frères avaient beau alors se montrer encore plus méchants que de coutume, il ne semblait même plus les voir et ne ressentait plus leurs coups. Quand la nuit venait, il s'en allait vers la forêt au pied de la montagne et il se mettait à la recherche des chevaux que lui avait donnés son père. Mais ils avaient disparu, comme s'ils n'avaient jamais existé. Pourtant, Cendrillon ne perdait pas patience et même, lorsqu'il commença à tomber malade, à cause des mauvais traitements infligés par ses frères, son espoir de retrouver les chevaux restait indestructible dans son cœur. Souvent, la voix du fils cadet s'en allait vers son père — comme si les morts pouvaient entendre les vivants, du fond de leur lointaine demeure. À mesure que les forces de Cendrillon faiblissaient, la lumière sur la montagne devenait plus éclatante, et quand l'enfant s''endormait, ou rêvait, les yeux grands ouverts, son visage était tout illuminé, et ses mains, malgré la cendre, qui les recouvrait, étaient d'une blancheur éblouissante. Ses frères l'avaient informé, que s'il continuait à perdre ses forces, ils le jetteraient hors de la maison, comme un objet inutile. Il faisait de son mieux pour leur plaire, mais leur impatience grandissait de jour en jour. Un soir, Cendrillon s'en alla, selon son habitude dans la forêt, et s'appuya contre un arbre. Il était très fatigué et ses jambes ne le soutenaient plus très bien. « Mon père, dit-il à voix basse, je n'ai plus beaucoup de vie dans mon corps, je m'éloigne de lui et lui s'éloigne de moï, » Soudain, dans le silence, il entendit le galop lointain d'un cheval. Peu à peu, le bruit s'approcha, et bientôt, il vit un cheval noir, s'avancer vers lui. De ses naseaux gonflés sortait une flamme claire et pure. Il semblait attendre. Alors, l'enfant malade fit un grand effort pour monter sur son dos. Il appuya ses mains sur la nuque, à la naïssance de la crinière, et posa ses joues brûlantes sur le poil noir et luisant. Aussitôt, le cheval se mit à courir vers la montagne, Il allait toujours plus vite et semblait si léger qu'à peine il touchait terre. Ù Tout à coup, à la place de la crinière, deux aîles se mirent à pousser. Elles se levaient et s'abaïissaient en caressant le visage de l'enfant. Il eut peur d'abord, ensuite, il se sentit si bien, si léger et aérien lui-même, qu'il s'abandonna au plaisir de voler à travers l'espace. L'air lui semblait parfumé et le souffle qui passait près de son oreille était tout chargé de sons. Une musique, tendre et intime, entrait dans son cœur. Des nuages mauves accouraient à leur rencontre et Cendrillon se disait qu'il était lui-même un nuage parmi les autres. Souvent, quand il était sur la terre, il avait joué avec. eux en pensée: il les avait suivis lorsqu'ils s'en allaient vers le château du roi. Mais alors, c'étaient ses rêves seuls qui accompagnaient les nuages. Maintenant, il était tout entier dans ses rêves. Il était rêve lui-même, et il volait vers la demeure du roi, Comme il se sentait heureux et libre et comme la maison de ses frères lui semblait loin. Combien douce et paisible était la musique, qui chantaït à son oreille. L'enfant voyait bien le royaume, qu'il avait tant désiré connaître, s'approcher de lui: mais il n'était pas étonné de toute cette lumineuse splendeur qui venait à lui. Pour la première fois, toute nostalgie et toute tristesse l'avaient quitté et il se sentait heureux sans mélange. Et la paix, qui était entrée dans sa poitrine, il savait bien qu'elle ne s'en irait jamais pour faire place à la multitude de tourments et de tentations mauvaises, qui habitent en bas, sur la pauvre terre. Des centaines de voix, qu'il reconnaissait pour les avoir entendues dans ses songes, se mêlaient à la musique de l'air, et lui-même, il se mit à chanter avec elles. Peu à peu, la demeure du roi s'approcha de Cendrillon. Au seuil du palais, il vit un aigle immense qui tournoyait dans les airs. Même de loin, l'aigle paraissait plus grand que tous ceux qu'il avait vus planer dans le silence du crépuscule. L'enfant s'était soulevé sur la monture. Des milliers de rayons, aux couleurs les plus merveilleuses, scintillaient devant ses yeux. Loin de l'aveugler, ils pénétraient en lui et le remplissaient d'une exaltation semblable à celle que lui donnaient les voix chantant à son oreille, À peine le cheval eut-il affleuré le seuil du palais de ses sabots aériens, que l'aigle cessa de planer, s'élança sur Cendrillon et planta ses griffes sur son front. Loin d'être effrayé, l'enfant sourit à l'aigle et essuya de ses mains le sang qui coulait sur son visage. Il ne sentit aucune douleur, Il suivait des yeux l'oiseau, qui s'éloignait lentement portant dans ses griffes une goutte de sang. Cendrillon la vit tomber comme une étoile rouge et brillante à travers l'espace. Rentré chez lui, il passa une écharpe autour de sa tête pour cacher la marque de l'aigle, et empêcher le sang de couler. Àu retour du crépuscule, il s'en alla de nouveau dans la forêt. Un cheval sortit de l'ombre et s'approchant de Cendrillon, s'agenouilla devant lui. Une grande lumière l'entourait. Bientôt, les mains de l'enfant s'appuyèrent sur la crinière, et ses joues reposaient sur le poil gris et luisant. Et le cheval emporta Cendrillon par delà les arbres, par delà les rochers, à la poursuite des petits nuages. De nouveau, le vent chanta à son oreille et des flots d'harmonies coulèrent vers son cœur. De nouveau, les songes qu'il avait eus en bas, ses songes les plus lumineux, tout remplis de sourire et d'anges, étaient de pâles aurores boréales comparées aux merveilleuses visions qui s'approchaient de lui à mesure qu'il s'élevait dans les airs. Mais cette fois, l'aigle qui gardaït la demeure du roi était gris et au lieu de poser ses griffes sur le front de l'enfant, il s'empara de l'écharpe que Cendrillon tenait autour de sa tête. Peu de temps après, le bruit courut que le roi était descendu de son royaume sur la montagne, par delà les nuages. Personne n'osait le regarder en face, mais chacun sentait sa présence. On disait même qu'il entrait dans les maisons, s'asseyait parmi les occupants et demeurait quelques instants au milieu d'eux. Quelques fois, il parlait et sa voix était si mélodieuse, dans sa majestueuse simplicité, que les gens avaient peine à comprendre. Quelques-uns prétendaient que les yeux du roi étaient posés sur leur front, mais comme ils tenaient la tête baissée, ils n'en étaient pas tout à fait certains. Dans la hutte où Cendrillon était couché par terre, comme un chien fatigué, ses frères essayaient en vain de le faire se lever; mais il y avait sur ses lèvres un sourire qu'aucune injure n'avait le pouvoir d'effacer. Lorsqu'on frappa à la porte, les deux frères allèrent pour ouvrir, mais, ne voyant personne, ils sortirent au-dehors. — Je ne vous demande pas de me présenter vos fronts, dit une voix, près d'eux. Vos yeux se sont tellement endurcis qu'ils sont incapables de me voir, mais je tiens à savoir si vous êtes seuls à habiter cette maison. — Que Votre Majesté, dirent-ils, ne se dérange pas pour notre frère, dont le cerveau est plus faible que celui d'une pauvre bête et qui ne mérite même pas de vivre plus longtemps sur cette terre. Cendrillon fut si heureux de voir le roi s'approcher de sa paillasse, qu'il leva les bras vers lui et le regarda en face. Le roi se pencha au-dessus du malade: — C'est moi-même, dit-il, qui suis descendu chercher celui dont le front a été touché par les griffes de l'aigle. Tu as veillé auprès du cadavre de ton père. Tu n'as point craint de veiller au chevet de la mort; et la mort, à son tour, a veillé sur toi. Tes frères, attachés uniquement aux choses de la terre, ont été terrifiés à la pensée de leur père mort venant les troubler dans leur quiétude. Mais toi, tu sais que ceux qui croient à la vie par delà le tombeau, portent une couronne éternelle. Dans tes songes, déjà tu tendais les bras vers les anges. Le royaume, pardessus la montagne, ne t'était pas inconnu et tu ne baïssais pas ton regard alors que je passais près de toi. Viens, donne-moi la main. J'ai préparé une fête pour te recevoir et ma fille t'attend au seuil de sa royale derneure. Cendrillon se leva, les bras tendus en avant, et, s'avançant sur la pointe des pieds, il sortit par la porte, restée entrouverte. Bientôt, un cheval, d'une blancheur éclatante, s'éleva dans les airs. Par delà les maisons, par delà les forêts, il emportait un enfant, dont le front brillait d'une grande lumière. Les nuages s'écartaient respectueusement sur leur passage et un aigle, aux ailes blanches, préparait le chemin, qui conduit vers la demeure du roi, tout en haut, sur la montagne. |
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| Il était un petit navire |
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IL ÉTAIT UN PETIT NAVIRE — On ne devrait pas sortir en mer quand on n'est pas sûr de rentrer, dit Vania, le plus grand des matelots. Pétrouchka, le plus jeune de tous, versa une larme, une seule et dit: — Mon ventre entier n'est plus qu'un seul trou. Gricha ne versa pas de larmes, mais il dit: — Ce qui fait sept trous qui demandent à être remplis. Alors le capitaine se fâcha et la barque se fâcha, comme elle le faisait toujours pour aider le capitaine à gronder les matelots. — Ils ont faim, s'écria-t-il. Une autre fois, ils demanderont à leur nourrice de les suivre. Pendant quinze, vingt, trente ans, ils n'ont fait que manger. Et maintenant, parce qu'on leur demande de renoncer pour dix pauvres jours à cette regrettable habitude, ils ne cessent de pleurnicher. Pétja, le plus hardi de tous, se leva et dit: — Facile de jeûner quand on est plus gros que la moitié d'une baleine. Nous n'aurons plus bientôt que nos propres os à ronger, tandis qu'en toi, il y a assez de graisse pour apaiser la faim de tout un village. Même les chats en auront leur part et pendant huit jours cesseront d'importuner les souris. Le capitaine s'emplit de rage, mais il se dit que Pétja avait raison et choisit la mer comme victime de sa colère. — Àh! elle est calme maintenant, aussi lisse que la peau d'un phoque. Pendant dix jours elle a hurlé comme une bête qui a mal aux dents. Le onzième, elle leur avait déchiré les voiles, cassé les mâts, englouti leurs filets avec leur contenu, trop avare pour se passer des trois ou quatre poissons qu'elle leur avait donnés. Elle ne veut plus se réveiller maintenant, l'hypocrite. Elle s'était soulevée pour nous emporter loin de toute terre, mais nous aider à rentrer au port serait un effort au delà de ses forces. Un vol de mouettes passa au-dessus du bateau, en ricanant. Ils tendirent tous les bras vers elles. — Je n'aime pas la viande volante, dit Vania. — Ce ne sont pas des oiseaux, remarqua le capitaine, mais des anges. — Les anges ne ricanent pas, dit le septième matelot, appelé septième, parce qu'il croyait que le nombre 7 portait bonheur. Pétrouchka jeta au ciel un regard plein de convoitise: — Je mangerais bien les anges, dit-il d'une voix langoureuse. La faiblesse des hommes était telle qu'ils eurent à peine la force de se choquer. — Vois comme j'écume d'indignation, murmura le capitaine. Il s'imaginait qu'il lui suffisait d'insulter Pétrouchka pour gagner la faveur des anges. On doit pourtant avouer que ce n'est pas un ange qui lui mit dans la tête une idée honteuse à faire pleurer. fl se mit à regarder Pétrouchka avec une expression affable et séduisante. Rien ne peut décrire la douceur du sourire qui parut sur sa bouche. Il sortit même un bout de sa langue qui se mit tout gentiment à nettoyer les lèvres sans doute pour en effacer l'écume d'indignation. Pendant très longtemps, il se gratta La tête, puis il ouvrit la bouche. La bouche resta ouverte, mais aucun son n'en sortit, du moins pendant les quelques minutes où la langue hésita à confier au monde les idées qui avaient pris naissance dans une tête aussi monstrueuse. Enfin la langue se résigna et dit: — Savez-vous, mes chers amis ce que fait le capitaine, lorsque son bateau coule? — Il attend, dit le septième matelot, que tout le monde soit sauvé avant de se sauver lui-même. — Bien répondu, s'écria le capitaine en poussant un grand soupir. Il est toujours le dernier, répéta-t-il d'une voix remplie de sanglots étouffés. — Notre capitaine est toujours le premier à manger et se reposer, protesta Pétrouchka. Au lieu de se fâcher, le capitaine regarda Pétrouchka avec un redoublement de tendresse. — Oui, mon enfant, Mais quelle mère allaitant son nourisson, ne mange et ne dord aussi copieusement que possible? Ne suis-je pas la mère de ce navire? N''êtes-vous pas tous mes enfants? N'est-ce pas pour vous que je mange et me repose? — Pour conserver la force de nous battre, hurla Vanja, pour nous surcharger de besognes que tu es trop paresseux pour remplir toi-même — voilà pourquoi tu manges et tu dors. Faisant semblant de ne pas entendre, le capitaine continuait son discours: — Quelle est la mère qui ne songe d'abord à elle-même... C'est comme la vache dans les champs... — Assez! interrompit Gricha. Assez de nourrices, de mères et de vaches, Si tu as une idée dans ce qui te sert de tête, vomis-la ou laisse-nous en paix. Alors le capitaine mit son bras sur l'épaule de Pétrouchka. — S'il ne tenait qu'à moi, dit-il, je me sacrifierais bien moi-même mais tant que ce navire est vivant, mon devoir à moi aussi est de rester aussi vivant que possible. J'ai mis mon bras sur ton épaule en signe de respect pour ton extrême jeunesse, Ton cœur est aussi frais et tendre que celui d'un enfant. Et ta chair qui a si peu encore couru sur cette terre ressemble à celle d'un agneau. Ma chair, quoique plus abondante, est vieille et coriace, L'effet de ce discours fut immédiat. Même le bateau se mêla aux cris d'horreur qui jaillit de toutes les poitrines. Pourtant, le capitaine garda son sang froid et dit, quand il y eut de nouveau un peu de calme: — Votre indignation n'aura de résultat que d'exciter votre appétit. Loin de moi toute pensée de manger Pétrouchka, mais nous allons tous ensemble lui faire une proposition qu'il aura, j'espère le cœur d'accepter. Nous n'allons pas lui demander sa tête ou ses bras ou ses jambes, ou même son ventre. Il nous offrira tout simplement la partie la moins respectable de son corps. Ne vous inquiétez pas de savoir sur quoi il s'asseyera une fois l'opération achevée. Nous lui permettront de rester couché comme un prince. C'est un honneur que nous lui devrons. D'ailleurs, pour commencer, nous ne lui demanderons que la moitié de cette partie que les humains ne tiennent pas en très haute estime. J'espère que d'autres suivront son exemple et accompliront de bonne grâce un geste aussi généreux. Il va de soi que nous donnerons à chacun une part égale, sauf au propriétaire qui recevra le double en signe de notre reconnaissance. Voyant tant de yeux fixés sur lui, Pétrouchka comprit que toute résistance était vaine. Il ne protesta que timidement: — Lorsque la mère ou la vache n'a pas assez de lait pour nourrir ses petits, elle devrait se donner elle-même en pâture. Le capitaine répondit avec bienveillance que non seulement il était une mère et une vache, mais aussi l'Âme du bateau. Et on ne peut attaquer l'âme sans détruire le corps. Puis il ajouta son argument favori: — Dans les temps difficiles les capitaines sont toujours les derniers. Pétrouchka demanda deux minutes pour réfléchir. Il appuya le front sur le bout du mât qui avait survécu à la tempête et resta songeur. Aussi loin qu'il pouvait se souvenir, cette partie de son corps ne lui avait causé que des ennuis. C'est sur elle que s'abattaient les colères de son père. C'est elle qu'utilisaient ses frères pour encourager Pétrouchka à quitter la chambre. Il est difficile de sacrifier même ce qu'on aime le moins. Aussi Pétrouchka se sentit pris d'un tel attendrissement pour lui-même que des ruisseaux de larmes coulèrent le long du mât. Au moment où ils allaient se rejoindre pour former tout un fleuve, un grand hurlement fit sursauter le bateau. Et l'homme qui se tenait auprès du plus jeune des matelots, avait dans sa main, un couteau aussi aigu que le cri poussé par Pétrouchka. Mais le feu des peines corporelles s'éteint parfois aussi vite qu'il ne s'allume. Bientôt Pétrouchka se trouva avec les autres auprès de la marmite où on faisait griller un morceau de lui-même. Alors que ses compagnons étaient assis en rond, lui était couché sur le ventre: aussi son nez avait-il reçu le privilège de recueillir de tout près l'odeur délicieuse qui montait vers ses narines. Il se sentait fier et heureux. Tous les yeux étaient fixés sur le fond de la marmite, Il éprouvait une jouissance très agréable à occuper ainsi le centre de l'attention générale. Il eut la satisfaction d'une petite conversation avec lui-même. Il toucha du doigt ce qui jadis avait été si intimement lié à sa personne. Et la réponse vint du fond de la marmite sous forme d'un joyeux crépitement. Ce fut pour lui un jeu très excitant de remuer dans tous les sens cette partie de lui-même qui, autrefois, lui avait causé de si brûlants ennuis. — Je crois que je suis cuit à point, dit-il en regardant le capitaine dans les yeux. Alors, le capitaine, solennellement, vida le contenu de la marmite dans une assiette en bois, puis il sortit un couteau et se coupa une part assez considérable. — Il est évident qu'une mère avant de nourrir ses petits, goûte le repas préparé. Pétrouchka était au comble du bonheur. On n'allait pas manquer de lui faire les éloges les plus flatteurs. Tout à coup, le maître du navire fronça les sourcils. Ses lèvres se tendirent avec une expression de dégoût. Et après avoir craché, le petit morceau de Pétrouchka que les dents s'étaient approprié, la bouche du capitaine parla: — Maudit soit celui qui ose toucher à cette viande. Non seulement, elle à un goût de cadavre, mais encore elle est empoisonnée. Mon estomac remonte vers ma gorge pour chasser de moi cette pourriture. Peu après, Pétrouchka vit passer par-dessus bord, tout ce qui un instant auparavant avait fait sa joie et sa fierté. Aussitôt il y eut de grandes agitations dans la mer. Des poissons de toute espèce se pressaient autour du navire, se battaient pour le plus gros morceau. Ils étaient si absorbés dans leurs luttes qu'on n'avait qu'à allonger les bras pour les prendre. La fin du voyage fut aussi paisible que le reste avait été mouvementé. Couché sur le ventre, Pétrouchka ne répondait qu'à peine aux attentions que les matelots multipliaient à son égard. On lui servait les poissons les plus gras. — Ton sacrifice nous a tous sauvés de la faim, lui répétait-on sans cesse. Mais la blessure faite à son amour-propre guérissait bien plus lentement que l'autre blessure. Il posait son nez sur sa main pour sentir si vraiment elle dégageait une odeur de cadavre. Il mordillait ses doigts essayant de leur trouver un goût de poisson. Tout au plus il lui restait sur les lèvres, une impression de sel. « Pourtant, les poissons se dévoraient pour moi», songeait-il tristement. Son chagrin et sa honte faisaient peine à voir. Surtout, le capitaine essayait de racheter la façon si rude dont il avait traité le morceau que Pétrouchka, si noblement, avait offert. Le pauvre garçon n'osait regarder personne en face. Tout le monde ne savait-il pas qu'il était empoisonné et pourri. Sa mère avait donné naissance à un cadavre vivant, Un jour, le matelot appelé Septième leva la maïn et dit: — Terre. Tandis que tous se réjouissaient, le capitaine attira Pétrouchka dans un coin. — J'ai une confession à te faire, dit-il gravement. Tu peux bien penser qu'à mon âge, j'ai goûté à peu près à tout ce qu'il est possible de manger sur cette terre. Pourtant je n'ai rien goûté d'aussi bon que toi. Il est impossible de décrire à quel point ta chair est savoureuse. Mais au moment où j'allais t'avaler, j'ai vu tous les regards fixés sur moi, non pas sur ma bouche, mais sur des régions plus basses de ma personne. J'ai compris en un instant que si je leur permettais de goûter aux délices de la chair humaïne, leur appétit ne ferait que s'aiguiser, Toi, tu possèdes la saveur de la jeunesse, mais moi je représente l'immense avantage du volume. Pouvais-je les laisser, moi leur capitaine succomber à la tentation de faire d'un seul coup un repas si abondant. J'ai blessé ton amour-propre, mais toi, tu as sauvé ‘ J'honneur du bateau. Un capitaine qui ne peut se trouver que debout ou couché, n'est même plus la moitié d'un capitaine. |
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| La mort de la belle-mère |
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LA MORT DE LA BELLE-MÈRE Dans la nuit qui précéda la mort de la vieille Marishka, son gendre Mikita lui tint le pire des langages. Il lui dit que ceux qui passent leur vie à sucer le sang des pauvres humains et en particulier de leur gendre, chercheront en vain le repos après le trépas. Depuis d'innombrables années, ils avaient vécu tous les deux dans une inimitié à faire trembler d'horreur. Quand la vieille mourut, le gendre n'eut qu'un seul regret: celui de ne plus pouvoir lui faire entendre ses insultes. Pendant le repas préparé en l'honneur de la morte, il se conduisit si mal, but une telle quantité de boisson, rit et se moqua de la morte d'une façon si regrettable, que les cœurs les plus insensibles s'indignèrent. Lorsque le dernier convive eut quitté lisba, Mikita envoya sa femme se coucher et resta seul avec sa belle-mère, il lui fit un dernier discours: — À partir du jour où j'ai pris pour femme le fruit de tes lamentables entraïlles, tu n'a jamais oublié de me faire sentir ta misérable présence. En épousant ta fille, je n'ai pas pu éviter d'épouser aussi le démon qui était sa mère. Enfin je suis débarrassé de toi. Je m'en vais passer la nuit dans la forêt à te construire un cercueïl et demain, j'attellerai deux rennes à un traîneau, et sur le traîneau, je placerai le cercueil et dans le cercueil, il y aura ta sombre carcasse. Et je t'emporterai si loin et t'enterrerai si profondément que le diable seul saura trouver le chemin de ta demeure. La neige que le printemps alourdissait et rendait humide s'attachait aux sabots des rennes. Mikita était assis sur le cercueil. Pendant toute la nuit il avait travaillé à le rendre aussi peu habitable que possible, le couvrant à l'intérieur d'un nombre superflu de clous. Tout au long du voyage, il siffla une chanson gaie en encourageant amicalement ses bêtes. Le soir, ils atteignirent le mont des loups où Mikita avait décidé de passer la nuit. Il détacha les rennes du traîneau. Aussitôt ils disparurent dans la forêt, Il les appela et s'étonna de ne pas les voir revenir. Il regarda tout autour de lui se demandant ce qui avait pu les épouvanter. Ne voyant et n'entendant rien d'inquiétant il fit un feu pour se réchauffer, puis il s'étendit sur une peau de renne. Il s'endormit un sourire sur les lèvres à la pensée de sa belle-mère qui dormait dans son cercueil glacé, à deux pas de lui le corps cloué sur les planches. Lorsqu'il se réveilla au milieu de la nuit avec un étrange sentiment de malaise, le feu s'était éteint et la lune brillait juste au-dessus de sa tête. & Que le diable t'emporte », murmura-t-il, en songeant à sa belle-mère, À peine avait-il achevé de parler, qu'il entendit un long gémissement étouffé. D'abord, il crut que c'étaient les loups, puis son attention fut attirée par le couvercle du sépulcre qui se soulevait lentement. La lune glissant entre les planches montra une face pitoyable et triste tournée vers Mikita, Lentement la tête puis tout le corps sortit hors du cercueil, Le couvercle tomba sur la neige. Elle avait les mains liées et les bras attachés à sa poitrine, mais ses jambes étaient libres. Les loups attirés par l'odeur du cadavre se mirent à hurler tristement du fond de la forêt. La belle-mère aussi ouvrit sa bouche et dit: « J'ai faim.» À la lueur de la lune ses yeux étaient remplis d'une étrange nostalgie. Mikita monta sur un arbre. Ses genoux tremblaient contre le tronc et ses mains étaient couvertes de sang. Parvenu au sommet, il s'assit sur une des branches et se mit à regarder la morte. Tout d'abord elle essaya de grimper à son tour, mais n'ayant pour l'aider que ses jambes elle dut renoncer. Penchant sa tête sur sa poitrine, elle s'efforça de ronger l'attache qui rivait ses bras au cou, mais ses dents incapables d'atteindre la corde, claquèrent dans le vide. Alors elle colla sa bouche contre le tronc de l'arbre et se mit à le ronger. Des morceaux d'écorce volaient dans l'air. L'arbre tout entier craquait comme si des centaines de rats s'étaient mis à lui dévorer le tronc. k” «Si elle arrive à scier mon arbre, il tombera et moi avec lui», songeait Mikita. n. Je vois l'aube paraître à l'horizon, cria-t-il. N'est point temps pour les démons de regagner leurs cercueils © La belle-mère ne trouva pas nécessaire d'interrompre son travail. Les loups continuèrent à pleurer dans le lointain et à s'appeler d'un bout de la forêt à l'autre. L'un d'eux s'approcha de la morte, mais tout-à-coup il s'enfuit en hurlant. La lune paraissait inquiète comme si elle aussi avait voulu s'enfuir. Lorsqu'enfin, une lueur rouge parut à l'horizon, la belle-mère jeta sur son gendre un dernier regard étrangement doux et suppliant, comme si elle avait voulu lui faire comprendre qu'elle ne lui voulait aucun mal. Elle soupira douloureusement, puis, prenant le chemin à la suite des ombres nocturnes, alla s'étendre dans le cercueil, Aussitôt, les rennes revinrent et attendirent sagement d'être attelés au traîneau, Ils partirent sans tarder et vers le milieu du jour arrivèrent à l'endroit où la belle-mère devait être enterrée. Mikita creusa un trou et déposa le cercueil dans le fond, après avoir eu soin de bien fermer le couvercle. Le même soir, il rentra chez lui, Sa ferme était partie pour quelques jours en visite de sorte qu'il se trouva seul dans la maison. Il se mit au lit. mais de nouveau le même malaise étrange qu'il avait ressenti la veille, le réveilla. + Si c'est toi encore qui viens me trouver, cria-t-il je te mettrai là où ma femme fait rôtir le pain. Il se souvint avec horreur qu'il n'avait aucun pouvoir sur les morts et enfouit sa tête sous les couvertures. Il ne répondit pas aux légers coups donnés contre les vitres. La fenêtre s'ouvrit d'elle-même et il entendit des pas glisser sur le plancher. — J'ai faim, dit une voix lamentable. — Je sais, répondit-il. Je sais que tu veux me manger. De ton vivant, tu me suçais le sang, mais tu n'avais pas la force de me tuer tout à fait. Tu espères mieux réussir maintenant que te voilà morte et moi, impuissant à te faire du mal. Mikita ne reçut, au fand de ses couvertures, qu'un soupir chargé de reproche, triste à fondre l'âme. Le lendemain, il passa tout le jour à heurter aux portes. Les yeux hagards, il s'asseyait auprès du feu, sans rien dire, comme s'il avait froid. Si on l'interrogeait, il répondait qu'il s'ennuyait de sa femme. Vers le soir, il montra les symptômes d'une telle angoisse que 568 voisins lui offrirent de l'accompagner jusqu'à sa maison. L'un d'eux le pria même de l'accepter comme compagnon pendant la nuit, mais il refusa. Il préféra s'en aller tout seul dans Ja neige et le froid, se disant que la belle-mère n'aurait pas l'idée de le chercher dans le forêt. Lorsque la lune se mit à allonger les ombres des arbres sur la neige, il comprit que la ruse ne lui servirait de rien. Il allait de plus en plus vite, n'osant regarder derrière lui. Tout-à-coup, il fut forcé de tourner la tête et vit une ombre sortir d'une ombre plus grande et glisser à sa suite, sur la neige. Il s'approcha d'un arbre, mais n'eut pas la force de l'escalader. Alors il ferma les yeux et 5e rit à marcher droit devant lui, au hasard. Elle était inaintenant à ses côtés, il le savait trop bien. Avant que la première clarté matinale ne vienne balayer les souffles mauvais de la nuit, rien ne pourrait l'éloigner de lui. Tout près de son oreille, il entendait des soupirs qui lui serraient le cœur. À bout de force, il se tourna, les yeux fermés, vers le triste gardien que la nuit lui avait donné et cria a — Rentre dans ton cercueil: il s'ennuie sans toi, dans les entrailles de la terre. — J'ai faim, répondit une voix misérable. Perdant la tête, Mikita déchira le col de sa fourrure et découvrit sa poitrine nue, puis, toujours sans ouvrir les yeux, il hurla: — Tiens! mange. Je sais que tu ne me laïsseras pas En paix avant de m'avoir emporté à ta suite dans les ténèbres dont ton âme infernale a fait son éternelle demeure. Mange, mais ne me force pas à ouvrir les yeux. Il'entendit au-dessus de sa tête un oiseau nocturne, messager de la mort, mais la belle-mère continuait à pousser de longs et lamentables soupirs, sans toucher à son gendre. — Si ma chair n'est pas à ton goût, dis-moi comment te satisfaire? murmura Mikita d'une voix mourante. Et comme il ne recevait pas de réponse, il leva la tête vers le ciel, Il rapprocha ses mains l'une de l'autre et essaya de se rappeler une prière. Tout à coup, sa bouche s'entrouvrit d'elle-même laissant s'échapper ces mots: « Aimez Vos ennemis.» Il sourit à la pensée qu'il pourrait aimer sa belle-mère, après tant d'années d'une haine aussi féroce. La vieille vit le sourire. L'étrange expression de nostalgie douloureuse disparut de ses yeux. Sa bouche se détendit et laissa échapper un soupir apaisé, tandis que du fond de sa gorge montait un dernier adieu: — Je n'ai plus faim. CENDRILLON Souvent, quand le soleil descendait derrière la montagne d'Âgatavara, ses rayons enveloppaient dans une dernière caresse le château placé sur la plus haute des cimes. C'était là-bas qu'habitaient le roi et sa fille, et nul n'a jamais pu parvenir jusqu'à eux. Tout en bas, au pied de la montagne, le petit village d'Agatavera se blotissait humblement contre les rochers. Parfois, le roi quittait sa résidence et traversait le village, mais les gens n'avaient jamais osé le regarder en face. L'éclat qu'il projetait autour de lui était si éblouissant que les yeux se baissaient d'eux-mêmes. On prétendait que si le soleil avait un visage, il aurait celui du roi, et nul n'oserait contempler de si près le soleil. Il y en avait pourtant un, qui ne baissait pas la tête sur le passage du roi, mais il était de si peu d'importance, que les gens d'Algatavera ne daignaient pas lui prêter la moindre attention. On l'appelait Cendrillon. de lui. Tout près de son oreille, il entendait des soupirs qui lui serraient le cœur. À bout de force, il se tourna, les yeux fermés, vers le triste gardien que la nuit lui avait donné et cria & — Rentre dans ton cercueil: il s'ennuie sans toi, dans les entrailles de la terre, —— J'ai faim, répondit une voix misérable, Perdant la tête, Mikita déchira le col de sa fourrure et découvrit sa poitrine nue, puis, toujours sans ouvrir les yeux, il hurla: — Tiens! mange. Je sais que tu ne me laisseras pas en paix avant de m'avoir emporté à ta suite dans les ténèbres dont ton âme infernale a fait son éternelle demeure. Mange, mais ne me force pas à ouvrir les yeux. Il entendit au-dessus de sa tête un oiseau nocturne, messager de la mort, mais la belle-mère continuait à pousser de longs et lamentables soupirs, sans toucher à son gendre. — Si ma chair n'est pas à ton goût, dis-moi comment te satisfaire? murmura Mikita d'une voix mourante. Et comme il ne recevait pas de réponse, il leva la tête vers le ciel. Il rapprocha ses mains l'une de l'autre et essaya de se rappeler une prière, Tout à coup, sa bouche s'entrouvrit d'elle-même laissant s'échapper ces mots: « Aimez vos ennemis.» I sourit à la pensée qu'il pourrait aimer sa belle-mère, après tant d'années d'une haine aussi féroce. La vieille vit le sourire. L'étrange expression de nostalgie douloureuse disparut de ses yeux. Sa bouche se détendit et laissa échapper un soupir apaisé, tandis que du fond de sa gorge montait un dernier adieu: — Je n'ai plus faim. |
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| La mort du diable |
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LA MORT DU DIABLE Lorsque Vania rentra au palais, il trouva le roi, son père, en proie au plus grand chagrin. __ Le diable est venu et il a emporté la reine, ta belle-frère, dit le roi, d'une voix entrecoupée de sanglots. -— Comment sais-tu que c'est le diable? demanda Vania. - Il a laissé un billet et il l'a signé. — Et qu'a-t-il écrit sur ce billet? — Il a écrit, répondit le roi, entre deux sanglots, il a écrit: à Ta femme est aussi jeune que belle. Tu l'a eue assez longtemps pour toi tout seul. « Signé: le diable. » Le roi pleurait avec une telle violence et ses larmes coulaient avec une telle profusion que son manteau d'hermine était tout humide. Même le tapis royal commençait à s'en ressentir. Vania, ému de compassion, à la vue d'une douleur si vraie, sortit de sa poche un mouchoir et le pressa sur les yeux de son père, après quoi il le moucha. — Ton malheur est moins grand que tu ne penses, dit-il tendrement. Quelques jours de vacances et de repos ne te feront pas de mal. — Quelques jours! s'écria le roi. Et qui serait assez fort pour l'arracher aux griffes du diable et me la ramener au palais? — Moi, répondit Vania, et il s'en alla sur la route qui mène vers la sorcière. — Sorcière, si tu ne me dis pas où habite le diable, ton cousin, je t'écraserai certainement la tête avec cette pierre, — Tu vois cette autre pierre, au bord de la route, dit la sorcière, éh bien, soulève-la et ne me tourmente plus avec ta présence. Vania souleva la pierre et vit qu'elle cachait l'ouverture d'une grotte. Un cheval blanc s'en échappa furieux. Mais Vania, qui ne manquait pas d'une certaine force, le prit par la queue et le fit tournoyer dans les airs, jusqu'à ce que le cheval montra des signes de fatigue et de soumission. Vania l'enfourcha et ils partirent. Rien ne peut décrire le pays où ils arrivèrent. Rien non plus ne peut décrire la beauté de la jeune fille qu'ils rencontrèrent au seuil du palais diabolique. — Va-t-en, dit Vania, au cheval blanc. — Qui es-tu? demanda-t-il ensuite à la jeune fille qui le regardait, la bouche ouverte, N — Je suis la servante du diable, dit-elle. Autrefois, j'étais une de ces femmes, mais il ne veut plus de moi depuis qu'il s'est épris de la reine. Cache-toi là. J'entends ses pas. Il ne faut pas qu'il te trouve. _ Cela sent la viande masculine ici, dit le diable. __ Tout le temps, tu te frottes aux hommes et voles leur femme. Pas étonnant si tu sens l'homme toi-même. Le diable partit. Vania demanda son nom à la jeune fille. __ Je m'appelle Marpha, dit-elle. Moi aussi, je suis de sang royal. __ Dès que j'aurais tué le diable, je t'emporterai d'ici. Après quoi, je t'épouserai. __ Tuer le diable! s'écria Marpha, mais son exclamation fut étouffée par les lèvres qui se posèrent sur sa bouche — Je serais heureux de te couvrir de mes caresses, car tu es aussi fraîche que les bouleaux qui croissent au bord des déserts et tes cheveux sentent le printemps; mais il faut, d'abord, que j'accomplisse mon devoir. Où est la chambre de ma belle-mère? Marpha prit Vania par la main et ils traversèrent les vastes salles du palais. Des éclats de voix partaient de l'une des chambres. Marpha cacha le prince sous un divan. Il entendit ainsi la conversation entre la reine et le diable. Il fut assez étonné d'entendre la reine rire d'un petit rire nerveux, comme si le diable s'était permis de la chatouiller.: —_ Tues beau, disait la belle-mère, et tes yeux brillent comme deux étoiles. Si j'avais su combien tu étais bon, j'aurais offert moins de résistance, quand tu a bien voulu m'enlever au roi, mon mari. Le diable, pas trop habitué à de telles louanges, riait à gorge déployée. — Euh! dit-il, je ne suis ni meilleur ni pire que la plupart des hommes. — Si Tu dois avoir le cœur si pur, répétait la reine, car ton regard reflète le ciel, — Es-tu bien sûre que ce n'est pas un autre endroit, s'écria le diable, fier de sa plaisanterie. Vania s'impatientait de trouver la reine aussi niaise. Mais il bondit presque de sa cachette, lorsqu'il entendit sa belle-mère comparer son mari et Le diable et découvrir tous les avantages d'un seul côté. « Elle est sous l'effet d'un charme, se disait le prince. Il est temps que je l'arrache à cette triste idylle. » — Quel âge as-tu? demandait la reine, d'une voix tendre. — 8000 ans. — Pourquoi m'accabler de tes moqueries? dit-elle, offensée. T'ai-je posé une question si stupide? — Et ma réponse n'a rien de stupide, non plus, répondit le diable, d'un ton sérieux. Dans 8000 ans, je serai aussi jeune que maintenant, et mes yeux auront le même éclat, venant de la même source: mais toi, tu seras bientôt vieille et laide, et je te mettrai à l'asile des vieillards. Des lamentations lugubres retentirent juste en ce. moment. Elles semblaient venir d'une maison pas très éloignée du palais. — Les entends-tu? ricana le diable. Chacune d'elles a été, un jour, ma femme, Dès que l'âge s'est fait sentir, je l'ai gentiment prise par la main: « Voilà! ma belle; nous avons eu de jolies journées ensemble. Là-bas, tu auras le temps d'y songer à ton aise en regardant tomber tes dents comme les feuilles jaunes de l'automne.» De temps en temps, elles hurlent comme des loups affamés, mais ce n'est pas de nourriture dont elles ont envie; c'est de moil dit le diable, d'un ton si vain que la reine poussa un petit cri de surprise. — Je me montre à elles une fois la veille de l'an. Elles deviennent folles de joie et s'entredévorent de jalousie, quand je suis parti. — Et moi, s'écria la reine, tu me mettras vraiment aussi là-bas, quand le temps sera venu? — À moins que tu ne préfères, alors, retourner chez ton mari. Je les laisse toutes libres de rentrer chez elles; mais elles préfèrent rester dans mon voisinage, même si elles ne me voient qu'une seule fois l'an. — Mais tu es un monstre ! s'écria la reine, d'une voix que Vania eût préféré un peu plus indignée. — Rentre chez toi, si tu n'es pas contente ici, dit le diable. Le prince eut beau prêter l'oreille, il ne put entendre la réponse. Hors de lui, il voulut s'élancer dans la chambre voisine, mais la prudence lui conseilla de n'en rien faire et d'écouter plutôt Ia suite de la conversation. Il entendit de nouveau de grands éclats de rire. La reine avait déclaré, d'une voix caressante, qu'il ne serait point indésirable pour le monde d'être débarrassé d'un être doué d'un pouvoir de séduction aussi funeste. L'idée qu'il pût être tué, arracha au diable des hoquets de joie. —- Sais-tu, ma belle, dit-il en sanglotant à force de rire, que mon âme est enfermée dans un œuf. L'œuf se trouve dans un coffret. Le coffret est enterré sous les racines d'un arbre. L'arbre se trouve dans une île de l'océan. Et personne ne connaît l'océan et personne n'a jamais vu l'Île. Pour me tuer, il faudrait qu'un prince de sang royal trouve l'œuf et l'écrase ici, en ma présence, et juste sous mon nez. Cette image le fit rire au point de secouer le plancher et faire danser les meubles. Plus rien, pas même le sourire de Marpha, ne purent retenir Vania. Il enfourcha le cheval, qui s'était présenté au premier appel. Cette fois, ils traversèrent des pays si étranges que même le cheval parut étonné. D'énormes serpents se dressaient sur leur passage. L'un d'eux attrapa le cheval par la queue: ce qui n'eut d'autre effet que d'ajouter un morceau à sa longueur déjà considérable. Les montagnes crachaient du feu sur eux. Un cortège d'oiseaux noirs les suivaient en poussant des cris funèbres, que seuls, les sifflements de rage des reptiles interrompaient de temps en temps. Ils allaient toujours plus vite et ne ralentirent même pas lorsqu'ils atteignirent l'océan. Depuis quelques temps, Vania avait remarqué que des ailes poussaient sur le dos de sa monture. Ce fut un jeu d'enfant pour le cheval de s'élever dans les airs. L'océan se mit aussitôt en colère, Les vagues bondirent dans les airs. Impuissantes à les attirer vers elles, elles crachaient au milieu de nuages d'écume, d'épouvantables poissons, qui ouvraient leur gueule couverte de dents. L'un d'eux s'accrocha à un pied du cheval, mais bientôt retomba dans la mer, fatigué d'être emporté à travers l'espace. Enfin, ils virent une Île dont l'aspect paisible contrastait agréablement avec les pays terrifiants qu'ils venaient de parcourir. Les arbres tendaient vers eux leurs branches et les hautes herbes chantaient une chanson tendre pour les accueillir. Pourtant, aucune créature vivante n'habitait cette île. Croyant s'être trompé de destination, ils allaient partir, lorsqu'un lièvre sortit d'un terrier et s'évanouit de joie à leur vue. Il leur dit ensuite qu'il était le seul habitant de l'île et se mit à parler abondamment. Et comme la première chose que l'on dit ce sont les secrets que sur l'honneur de sa vie on a promis de ne jamais révéler, le lièvre se pressa de raconter qu'il était le gardien du coffret dans lequel était enfermée l'âme du diable. Vania lui promit de l'écouter bavarder pendant deux jours et deux nuits, sans l'interrompre, s'il voulait bien lui procurer l'œuf. Le lièvre, qui était d'un caractère gai et aimable, et qui ne souffrait que du manque de compagnie, ne fit aucune difficulté. Bientôt, l'œuf se trouva dans la poche de Vania. Le prince prit congé du lièvre et lui promit de lui envoyer un autre lièvre tout semblable à lui-même et doué d'un amour aussi prononcé de la conversation. Le voyage de retour fut moins mouvementé. La mer paraissait encore éprouvée de ses récents transports. Les poissons essayaient bien encore de bondir dans l'air, mais ils manquaient d'enthousiasme, ouvraient une gueule moins énorme et retombaient dans les vagues, très peu de temps après en être sortis. A leur tour, les montagnes ne crachaient plus qu'un peu de fumée à leur suite et les serpents sifflaient d'une voix faible et désabusée. Les oiseaux funèbres avaient une voix rauque, comme s'ils avaient eu mal À la gorge. k Quant au pauvre diable, il était bien malade. Depuis quelques jours il ne mangeait plus et il fallait toutes les ruses de la reine pour lui faire avaler ne serait-ce qu'une tasse de thé. — Jamais, disait-l d'une voix pitoyable, jamais, depuis que je suis venu au monde, je ne me suis senti aussi mal — et je ne suis pas né d'hier! ajoutait-il, avec un sourire sarcastique. Il souffrait bruyamment et faisait souffrir son entourage, en particulier la reine. Il n‘hésitait pas à lui faire subir toutes sortes de tortures physiques, sous prétexte qu'il est doux et opportun de partager les douleurs de ceux qu'on aime, D'autres jours, il la comblait de cent injures, toutes différentes les unes des autres et qu'elle supportait avec une patience vraiment angélique. — Cela m'exaspère assez d'être malade, disait-il, mais ce que je ne puis supporter, c'est de voir des gens en bonne santé autour de moi. Il ordonnait à tout le monde de jeûner et de perdre des forces pour être à l'unisson avec lui. La pauvre Marpha, qui avait le teint naturellement frais et rose devait se couvrir le visage de farine. La vue de la vie et de la jeunesse affolait le diable. Un jour, il faillit succomber à une attaque, en voyant Marpha entrer dans la chambre en courant. Il lui ordonna de se mettre au lit et de prendre des airs moribonds, Afin d'épargner au diable l'effort de la battre, pour la mettre à l'unisson, la reine eut l'idée d'arborer des allures lugubres et de se plaindre de maux épouvantables. Elle s'évanouissait à la moindre occasion, se traînait par terre avec l'air de rendre l'âme à chaque minute. Le diable n'était pas assez sot pour ne pas s'apercevoir de la ruse; mais la vue de la souffrance, même simulée, lui procurait les seuls instants de joie vraiment pure qui lui restait, en ce monde, Ce fut un moment bien pénible pour tous, lorsque le diable découvrit qu'il commençait à vieillir. Il brisa toutes les glaces et força la reine et Marpha à se coiffer au hasard. Il voulut même les obliger à se peindre des rides sur leur visage pour être à l'unisson, mais il se dit que la vue de la vieillesse et de la laideur pourrait causer des désagréments à ses yeux, C'était triste de constater avec quelle rapidité le visage du diable se transformait. Depuis qu'il ne pouvait plus se regarder dans la glace, il avait trouvé un autre miroir tout aussi impitoyable. Anxieux de constater son pouvoir de séduction, il rendait des visites de plus en plus fréquentes à l'asile des femmes vieillissantes. Elles n'accouraient plus avec la même ardeur à sa rencontre, et à son départ, ne poussaient plus les mêmes hurlements de désespoir et de jalousie. Leurs querelles perdaient de leur intensité à mesure que la rivalité entre elles perdait sa raison d'être. Quelques-unes se souvenaient tout à coup qu'elles avaient eu jadis une famille. Elles s'en allaient maintenant, l'une après l'autre, sur le chemin qui menait vers leur mari, leurs enfants et peut-être le repentir. Affolé, le diable essayait de les retenir, en leur payant des visites plus longues et plus fréquentes: l'unique effet fut de précipiter les départs. Même la reine finit par se dire que le roi, son mari, avait exercé sur elle une certaine attraction dans le passé, et qu'après tout, il méritait bien qu'elle pensât à lui de temps en temps. Elle supportait de moins bonne grâce les mauvais traitements infligés par son ami. Le diable eut le chagrin de constater que tant qu'on est beau et séduisant, même les douleurs que l'on fait subir sont considérées des faveurs, mais qu'il en est loin d'être ainsi, lorsque la beauté et la jeunesse commencent à vous manquer. La reine, de son côté, éprouvait un certain plaisir à à ne pas lui dire juste les mots qu'il eût désiré le plus entendre. Elle lui mettait froidement une compresse froide sur le front et murmurait d'une voix moins compatissante que mielleuse: — À te voir ainsi, permets-moi de te demander pardon de ne pas t'avoir cru, lorsque tu prétendais avoir 8000 ans. D'autres fois, elle l'embrassait dans le voisinage de son oreille: — Comme tu dois souffrir, mon pauvre ange. Elle avait découvert que cette dernière appellation lui était particulièrement pénible et ne manquait pas une occasion de s'en servir. Comprenant que la violence ne menait à rien et ne se sentant pas de taille à infliger de réelles douleurs physiques, le diable décida de changer de tactique. Il se fit humble et soumis, Il prit des airs d'enfant nouveau-né. Il regardait la reine avec de grands veux tout ronds et candides et ai demandait pardon de lui causer tant de tracas. Il penchait la tête un peu de côté, versait beaucoup de larmes et se faisait border dans son lit avant de s'endormir. De cette façon, il essayait de réveiller les instincts maternels de la reine, puisque les autres instincts hélas, étaient bien près de s'endormir. Il lui arrivait de se mettre à genoux devant elle et de lui dire: — C'est toi qui m'a sauvé des autres femmes ! Vois-tu, elles me quittent, l'une après l'autre. Elles savent que c'est toi seule que j'aime. Toutes ces femmes n'étaient qu'une consolation en attendant de te rencontrer. Si tu pouvais voir à travers ma poitrine, tu y trouverais un feu ardent qui ne brûle que pour toi. I s'imaginait qu'il suffisait de prendre les allures de l'innocence et de la jeunesse pour chasser les sombres nuages de la vieillesse et de la maladie. La reine ne s'y trompait pas: — C'est la peur de me perdre, disait-elle d'une voix douce, qui te fait parler ainsi. Mais ne crains rien. Je resterai auprès de toi, jusqu'à ce que l'asile des vieillards sait assez vide pour que je puisse t'y mettre, à ton tour. Avec un peu de chance, il restera bien encore une vieille où deux pour te tenir compagnie. Le diable réclamait en pleurant un peu plus d'égards: — Si tu préfères, je puis te conduire aïlleurs, mon ange, dit un jour la reine. — Que veux-tu dire? — Chaque heure qui passe, laisse une étrange marque sur toi. Si tu voulais compter sur tes doigts le nombre de jours qu'il te reste à vivre, une main te suffirait, mon amour. À partir de cette conversation, le diable s'alita. Un matin, en entrant dans la chambre du malade, Ia reine se rendit compte que son ami agonisait depuis quelque temps, déjà. — Ecoute, lui dit-elle, si tu veux avoir l'air propre quand tu seras mort, laisse-moi te laver tant que tu es encore chaud, Je n'aime point frotter les cadavres, mon amour. Le diable n'osa protester. Il subit en silence le nettoyage mortuaire et s'évanouit trois fois avant la fin de l'opération. Après la quatrième, il vit aux environs immédiats de son nez, un œuf, que Vania tenait dans sa main. — Rends-le moi! dit le diable, d'un ton poli mais autoritaire. Vania sourit non moins poliment, mais il ne répondit rien. — Je comprends maintenant pourquoi tu étais si malade ! s'écria la reine. — Si toutes les femmes étaient aussi intelligentes, la terre finirait bien par tourner du bon côté, dit le diable, en colère. Puis il jugea plus prûdent de changer de ton. — Enlève l'œuf des mains de ton fils, lumière de ma vie, dit-il à la reine, et donne-le moi. — Il n'est pas mon fils. S'il l'était, je n'aurais point l'âge et l'honneur d'être la lumière de ta vie, répliqua la reine. — Fusse-t-il ton oncle ou ton grand-père, je t'ordonne de m'obéir. — Tu n'es guère en état de commander, ténèbres de ma vie, ricana la reine. D'ailleurs, je n'ose m'approcher de lui. Son père a la main dure, mais le fils a en plus, la vigueur de la jeunesse, Mon amour ne va pas jusqu'à me laisser battre pour sauver ton âme,: Alors, le diable eut recours à un dernier moyen. Il se tourna vers Vania et le regarda avec des yeux tendres et séduisants. — Mais non, c'est un brave garçon, ton beau-fils! Et il ne sait pas tout ce que je lui donnerai en échange de cet objet qu'il tient dans la main. — Et qu'est-ce que tu lui donnerais? dit la reine, qui espérait qu'en étant désagréable envers le diable, elle se sauvait aux yeux de son beau-fils. Le diable cherchait, avec désespoir, ce qu'il pourrait bien offrir au jeune homme; mais sa faiblesse était si grande que son imagination refusait de fonctionner: — Je puis lui promettre la lune, les étoiles, le soleil, oui le soleil. — Et qu'en ferait-il? Il n'est plus l'âge à des jouets, s'écria la reine, triomphante. — Je lui donnerai un royaume. — Il en aura un, sans ton aide. — Je ferai mourir son père, pour qu'il puisse régner sans délai. — Et de moi, qu'en fais-tu? — Je te ferai mourir en même temps que ton mari. Le diable se rendit compte un peu trop tard qu'il avait dit une imprudence. Profitant de l'occasion, la reine trouva pour qualifier son ami, des expressions qu'il vaut mieux laisser dans le silence. Vania était plutôt ennuyé. Depuis quelque temps, il essayait d''écraser l'œuf, mais en vain. Pourtant, il continuait à sourire poliment. Quant au diable, il répétait les mêmes promesses ou en inventait d'autres, si extravagantes, que personne ne les comprenait. Tout à coup, il se frappa le front et s'écria: — Je t'offre toutes les jeunes filles de ton royaume. Ce fut en ce moment que Marpha entra. Elle étreignit Vania si fort, que l'œuf 5e brisa, Avant de rendre son dernier soupir, le diable eut juste encore le temps d''entrevoir la puissance d'un amour véritable. |
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| La pelisse blanche |
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LA PELISSE BLANCHE Méri s'approcha doucement de son mari. — Antho, dit-elle, l'amour descend sur la terre sous la forme d'une colombe blanche. Dieu qui aime la terre la recouvre d'une pelisse de neige pour la préserver du froid. C'est la couleur de la fidélité et de l'amour, et si le bonheur des hommes avait des ailes, elles seraient blanches. — Pourquoi tant de discours? demanda Antho, Ta bouche ne s'ouvre guère que pour prier ou lorsque mes baisers lui arrachent des soupirs. Pourquoi tant de discours. Ob, la plus silencieuse des femmes de la terre? Mais elle continuait d'une voix claire et transparente comme l'eau des lacs tranquilles: — Pour toi, j'ai cousu cette pelisse blanche. Les enfants de nos rennes me l'ont laissée en mourant, avant que la vie n'ait eu le temps de tacher leur cœur ou la soie de leurs poils. La maladie qui les a emportés au sortir du ventre de leur mère a voulu nous donner ce manteau qui porte la couleur de l'amour de Dieu. Quand: tu sortiras dans la forêt ou t'en iras au loin suivant la piste des caravanes, tu sauras que l'amour de Dieu recouvre tes épaules. Mais l'amour des hommes est un reflet de celui qui vient du ciel. Ce sera l'amour de ta femme aussi que tu porteras sur tes épaules. Si, un jour, tu vois une tache souiller ce manteau tu sauras que ta femme t'a été infidèle. Et Dieu qui a mis nos deux corps et n9s deux âmes ensemble, relirera de nous son amour que nous aurions taché. Tendrement elle enveloppa son mari dans la fourrure blanche. Il ouvrit les bras et pressa sa femme sur sa poitrine si fort que la pelisse les recouvrit tons les deux. À partir de ce jour, Antho sortit rarement sans le cadeau cousu des mains de sa femme. Et même lorsque l'air était doux et que personne ne songeait à se couvrir de peaux de bêtes, lui, il offrait au soleil l'étincelante blancheur de son inséparable pelisse. A ceux qui l'admiraient au passage, il lui arrivait parfois de dire: « Eh ! regardez bien, sous toutes les coutures, pas une seule tache, pas une seule tache, » Il est certains secrets qu'il vaut mieux garder pour soi, surtout ceux qui sont nés entre deux êtres qui s'aiment. Mais il arrive parfois qu'un seul verre de trop suffit pour ouvrir une bouche qui, sinon, serait restée fermée. C'est ainsi que la bouche d'Antho, s'ouvrit devant beaucoup de monde, trop de monde. — Combien parmi vous savent ce qu'est la fidélité d'une femme. Eh bien, tournez-vous vers cette porte. Voyez cette pelisse plus blanche que l'âme du plus tendre de vos enfants, plus pure que le lait qui coule des mamelles des mères. Et c'est ainsi qu'elle restera jusqu'à la fin de mes jours. Rien ne pourra l'user, rien ne pourra la salir. Seule, l'infidélité de ma femme pourrait ternir sa blancheur. Et vous savez que ma femme préfèrerait se pendre plutôt que de s'approcher d'un autre homme. Ainsi parla la bouche d'Antho, mais son cœur resta triste et silencieux. Un capitaine venu d'un pays lointain échanger ses marchandises contre des peaux de rennes et de loups, leva son verre dans la direction d'Antho et dit: — J'ai vu ta femme. Elle est plus belle que la plus belle fille de mon pays. Si j'en emportais une semblable à la tienne, mon bateau aurait des ailes pour me ramener chez moi. Mais, hélas, contre la fidélité il n'y a pas de remède et vos forêts n'ont pas donné naissance à une autre femme pareille à la tienne. Jaak lui aussi écoutait, On l'appelait corbeau, oiseau du diable. A la place du cœur, il avait une sacoche remplie de malices. Pourtant son visage n'était pas désagréable à regarder et les moins instruits arrivaient à compter le nombre de ses années, Plus d'une jeune fille s'était laissée prendre au piège, et avait appris à ses dépens à ne pas juger d'après les apparences. Le corbeau se glissa hors de la hutte, puis revint, tenant dans sa main de la boue. Il s'assura que personne ne le regardait et frotta avec de la boue le bas de la pelisse. Puis, s'essuyant les mains, il s'écria: _ Oh! infortuné Antho. Je sens qu'en cet instant même ta femme te trompe. Ne viendrais-tu pas t'en assurer auprès de ta pelisse? — Que me veux-tu, oiseau de malheur que l'enfer à envoyé sur terre pour torturer les hommes? _ Ce que je te veux? Rien, sinon t'avertir. La fidélité convient aussi mal à une jolie femme qu'un bonnet de grand'mère à la tête du capitaine. Il est bien possible que ta femme qui joint la ruse à la beauté, a trouvé moyen de te coudre une pelisse insensible aux taches. Ainsi elle te saura rassuré et derrière ton dos te trempera sans danger. Et si tu ne crois pas, veux-tu que je t'apporte la preuve? — Quelle preuve? cria Antho. — De l'infidélité de ta femme. __ Eh bien, hurla Antho, elle porte à son doigt une alliance. Si d'ici une heure, tu arrives à te la faire donner, je te croirai, sinon la langue qui orne ta bouche sera jetée aux vents. Malgré toute son assurance, le corbeau se sentit un peu inquiet en sortant de la hutte. Il savait combien la femme d'Antho était farouche et inabordable. En l'absence de son mari, le plus souvent, elle s'enfermait dans sa maison et ceux qui portaient des pantalons et une voix basse, frappaient en vain à sa porte. La vieille marraine de Jaak, la plus sorcière de toutes les sorcières, le rencontra en route et voyant ses airs soucieux, lui demanda ce qui pouvait bien l'incommoder. Il ‘ui raconta ses ennuis et assura que s'il n'arrivait pas à obtenir la bague, il n'aurait pas plus de langue dans sa bouche que d'ailes sur son dos. — Imbécile, dit la sorcière, et tu pleurniches maintenant, au liéu de songer comment te tirer d'affaire. Allons, j'ai pitié de toi. Mets-toi contre cet arbre et attends mon retour. Elle s'éloigna à petits pas, sans se presser. Méri accroupie auprès de la rivière, lavait le linge de son mari. La vieille s'approcha d'elle et lui parla en miaulant — Bonjour, femme que le ciel a mise sur terre pour le bonheur de son mari. Ainsi tu laves les chemises de ton Antho pendant qu'il s'adonne à la boisson, Je te conseille de lui nettoyer aussi la langue quand il reviendra. Mais que vois-je? Tu as perdu ton alliance. Je ne la vois à aucun de tes doigts. — Tranquillisez-vous, grand'mère, dit Méri, je l'enlève toujours pour lessiver. Elle pourrait glisser de mon doigt et tomber dans la rivière profonde. — Et si quelqu'un de plus voleur que la rivière te la prenait? — Je la tiens dans une petite boîte sur la table. Et personne, sauf mon mari, n'entrerait dans la maison pendant mon absence, — C'est vrai, dit la vieille. Ah, poursuivit-elle en se prenant la tête dans les mains. De regarder l'eau couler, cela me donne le vertige. Il me semble que c'est la vie qui s'écoule de moi. -— Alors détournez-vous de l'eau. Rien ne vous oblige à la regarder. — Non, mais alors c'est toi que je verrais. Et devant tant de jeunesse et de beauté, je me sens défaillir de laideur et de vieillesse. Pour bien montrer qu'elle ne mentait pas, la marraine du corbeau s'étendit de tout son long sur le sable du rivage. — Il ne me reste plus qu'à mourir, soupira-t-elle, et le froid finira bien par éteindre les dernières braises dans mon vieux Corps. _ Allons grand'mère, il ne faut pas tant gémir. Laissez-moi vous porter dans ma maison. Si vraiment vous devez mourir ce ne sera du moins pas de froid. — Que je reconnais bien là ton cœur d'ange. Je m'en vais me faire plus légère qu'un oiseau. Le grand âge n'est pas lourd à porter — pour les autres. La vieille arrosa de ses larmes tout le chemin qui conduisait vers la maison et ses gémissements devinrent si faibles et si plaintifs qu'on pouvait croire qu'elle allait défunter dans les bras de Méri. _ Là, réchauffe-toi, dit la femme d'Antho, en étendant la vieille sur le lit et en entassant sur elle des couvertures. _ Ah! geignait la sorcière, si la terre était remplie de cœurs comme le tien... Et si tu allais me chercher de l'eau fraîche à la rivière, je chanterais tes louanges jusqu'à en perdre les derniers sons de ma voix. Méri s'en étant allé, une cruche sous le bras, la vieille sauta hors du lit, ouvrit la petite boîte sur la table, prit la bague et se recoucha sous les couvertures. Il paraît que le malaise chez les vieux ne dure pas bien longtemps. Sitôt que les lèvres de la sorcière touchèrent l'eau fraîche, elle se sentit mieux, rejetta les couvertures et sauta à terre. — Voilà, ma colombe, dit-elle d'une voix moins pitoyable. La mort cette fois, s'en est envolée, Chez nous autres vieilles, c'est ainsi. Ou bien l'orage nous emporte ou il passe aussi vite qu'il est venu. On peut dire qu'elle galopa vers son filleul resté à l'attendre auprès de son arbre. Jaak bondit dans la hutte des buveurs et devant tout le monde frotta la bague sous le nez d'Antho, Et puis il raconta des choses si crues que ses derniers mots seuls peuvent être répétés. Ce sont eux d'ailleurs qui entrèrent le plus loin dans le cœur d'Antho. — Et, tandis que je la tenais dans mes bras, je lui demandai sa bague. «Tiens, soupira-t-elle, prends-la, prends tout ce que tu veux. À toi, oh à toi, je ne puis rien refuser, » La pâleur des morts n'est rien en comparaison de celle qui s'étendit sur le visage d'Antho, Il se leva et dit en tremblant de tous ses membres: — Capitaine, n'es-tu pas venu ici échanger des marchandises? Que me donnerais-tu en échange de ma femme? Oh, je sais je ne puis pas demander grand-chose. Quelques paquets de tabac et autant de thé feraient l'affaire. Ton navire aura des ailes pour te ramener chez toi. Mais prends garde, capitaine; ce ne sont pas des ailes d'ange, et il faudra veiller sur les matelots tout au long du voyage. Le capitaine se garda bien tout d'abord d'accepter l'offre d'Antho, croyant que la boisson lui avait fait perdre la tête. À la fin pourtant il comprit que c'était sérieux et se dit qu'après tout, il serait stupide de ne pas profiter d'une telle occasion. Antho rentra très tard dans la nuit. Sans dire un mot, il se coucha aux côtés de sa femme, et parut s'endormir aussitôt. Le lendemain il la réveilla de bonne heure et lui dit de mettre sa robe du dimanche, lé capitaine les ayant invités à bord de son navire. Pour ne pas gâter la journée de son mari, elle ne lui dit pas qu'elle avait perdu la bague. Il semblait d'ailleurs ne pas l'avoir remarqué. Après une longue marche ils arrivèrent au bord de la mer. Méri fut émerveillée de se trouver sur un vrai grand bateau et mangea avec entrain le repas que le capitaine avait préparé en son honneur. Encouragée par son mari, elle but deux ou trois petits verres, pour la première fois de sa vie. L'alcool la rendit si gaie qu'elle se sentit l'envie d'embrasser tout le monde. À la fin, la tête lui tourna. Elle eut envie de se reposer. On l'étendit sur une couchette et bientôt elle s'endormit sans cesser de sourire. En 5e réveillant, elle se dit qu'elle continuait de rêver sans doute. Jamais encore elle ne s'était trouvée dans une chambre avec des fenêtres plus rondes que la lune ou le soleil. Et puis, son lit craquait et se soulevait comme si quelqu'un s'était caché dessous. Mais comme rien n'étonne dans les rêves, elle n'y fit pas attention, se leva et s'approcha de la fenêtre. Elle sourit en pensant à son mari. Elle regarda attentivement pour ne rien oublier. Elle n'avait jamais vu tant de ciel, d'eau, de lumière à la fois. Des milliers de vagues couraient l'une derrière l'autre, se rattrapaient parfois, se fondaient l'une dans l'autre. Et il y avait de la neige auprès du bateau, comme s'il suffisait de remuer un peu la mer pour qu'elle devienne de la couleur de Dieu. De grands oiseaux tournoyaient dans le ciel, puis il leur prenait tout à coup l'envie d'embrasser la mer. Ils descendaient sur elle, enfonçant leur bec dans les vagues. — C'est encore plus beau qu'un rêve, dit Méri. Après tout il est bien possible que je ne dorme pas. — Ceux qui dorment ont les yeux fermés et les tiens sont tout remplis de soleil, dit une voix. Un jeune homme se tenaità ses côtés. Il ne portait qu'une chemise et des pantalons. Ses pieds étaient nus. Elle reconnut le capitaine et demanda où était son mari. — Vois-tu cette ligne qui sépare la mer du ciel. C'est là-bas qu'il est ton mari. Serait-il aussi grand qu'une montagne, nous ne pourrions plus le voir depuis ici. — Il est parti sans mai, — C'est nous qui sommes partis sans lui, dit le capitaine en passant un bras autour de la taille de Méri. — Votre bras se trompe, dit-elle. Il me prend sans doute pour le mât du navire? Je ne suis pas assez forte pour servir de soutien à un homme de la mer. Le capitaine rit: — Les corbeaux sont moins lourds, sans doute, surtout ceux qui préfèrent les bras des jeunes femmes aux branches des arbres. Et comme Méri semblait ne pas comprendre, il ajouta d'une voix plus rude: -—— Tu étais moins difficile quand tu embrassais ton Jaak derrière le dos de ton mari. Je ne suis pas plus laid que Jaak, moi. Il n'y a pas de corbeaux sur les mers, mais d'autres oiseaux qui les valent bien. Allons il ne faut pas pencher la tête comme une fleur que la pluie a oubliée. Tu verras, nous finirons bien par nous entendre. Je ne suis pas aussi difficile que ton mari. Je ne te demande pas de me coudre une pelisse blanche. Si tu mes fidèle tant que je suis avec toi, je serai content. Pendant mes longues absences, tu pourras faire ce que tu voudras. Méri ne répondit pas. Alors le capitaine sortit de sa poche de ses pantalons la bague que la sorcière avait volée et dit: — Après tout, tu m'appartiens. Ton mari t'a vendue à un bas prix et il m'a donné cette bague par-dessus le marché. Il ne tenait pas à la garder après qu'elle eût passé par les mains du corbeau. Méri se courba un peu plus et son visage qui était illuminé par le soleil entra dans l'ombre. La douleur qui fait souvent se débattre et crier ne lui arracha pas un soupir. Elle la laissa entrer dans son cœur et pria le capitaine de lui permettre de s'asseoir un instant. il la conduisit vers la couchette et resta debout devant elle, —— Ton regard, dit le capitaine, est aussi clair qu'une mer transparente. Et je cherche en vain dans son fond, les plantes vénéneuses de l'infidélité et de la perfidie. Enfin, elle desserra les lèvres et parla d'une voix qu'aucune émotion ne faisait trembler: — Mon mari est resté de l'autre côté de la mer. S'il était aussi grand qu'une montagne, mes yeux ne le verraient pas. Mais l'amour est une étoile qui éclaire les ombres de la distance et il ramène l'un vers l'autre ceux que la nuit a séparés. Le capitaine comprit qu'elle était innocente et que jamais elle ne pourrait lui appartenir. — Si ton mari était sur le bateau, dit-il, je le pendrais au mât et jetterais son cadavre à la mer. Il m'a vendu une marchandise qui, même séparée de lui, ne vaut pas le prix que je lui en ai payé. Les paquets de tabac et de thé que je lui ai donnés en échange de toi ne languissent pas après moi et il leur est égal dans quel estomac ils s'en iront loger. Allons, ajouta-t-il plus doucement, je te lâcherai à la première escale. Garde cette cabine. Je m'en vais aller dormir ailleurs puisque je ne puis le faire avec toi. Méri passa des jours entiers étendue à l'avant du navire et bientôt elle et la mer devinrent amis. Elles n'eurent plus de secrets l'une envers l'autre, et le capitaine à les voir ainsi causer ensemble trouvait qu'elle était faite pour être femme de marin. Méri connaissait le langage de la forêt et le vent dans les mâts du navire ne lui était pas étranger. Parfois, les cris des mouettes la faisaient tressaillir et elle se demandait pourquoi les oiseaux de mer n'ouvrent le bec que pour pousser de telles lamentations. — Vos oiseaux ne chantent pas comme ceux des forêts, disait-elle au capitaine. — Si tu préfères la voix des corbeaux, répondait-il en souriant, tu vas pouvoir bientôt l'entendre. Un jour, la mer entrouvrit ses flots et montra à son amie une bête énorme qui transpirait si fort en avançant que l'eau lui sortait du dos sous forme d'une fontaine. — Qu'en penses-tu? semblait murmurer la mer. — Si mon Antho était là, il jetterait ses filets et nous aurions de quoi manger tout un hiver. Un autre jour, tandis que les mouettes s'agitaient. autour du navire et gémissaient toutes en même temps, Méri vit son amie se couvrir d'écume. Son visage était plus grave et plus sombre que de coutume et des rides de plus en plus profondes se creusaient. Et le vent parla si fort que peu à peu les mouettes se turent, jugeant que, pour dominer la voix de la tempête, il leur faudrait faire sauter leurs cordes vocales. Méri riait chaque fois que l'eau, passant par-dessus bord, lui inondait le visage, mais elle s'aperçut bientôt que les baisers de son amie étaient un peu trop salés et se contenta de sourire, en tenant les lèvres closes. Elle dut même quitter sa place favorite et s'appuya contre un mât. Aussitôt le vent s'empara de ses cheveux et la poussa si fort qu'elle entoura le mât de ses bras pour ne pas passer par-dessus bord. Les voiles ouvertes pour accueillir le vent, le navire se laissait emporter par la tempête. Il semblait à Méri qu'il était plus léger que d'habitude. Il se tenait au sommet des vagues et penchait toujours du côté où les flots s'enfuyaient. La tête collée au mât, Méri entendait chanter le navire. C'était un chant calme et mélodieux répondant aux hurlements du vent. — Qu'importent les tempêtes de la vie, pourvu qu'on sache s'en servir pour aller plus vite au but. Pourvu qu'on se tienne au sommet des vagues et qu'on chante pour ne pas glisser sur des pentes dangereuses. Cette nuit, Méri réva qu'elle et le navire étaient issus de la même source. ‘Le lendemain un soleil éblouissant inondait le pont. La mer épuisée paraissait assoupie, et dans ses rêves souriants elle continuait à bercer le navire. Méri lui parla à voix basse, tendrement pour ne pas la réveiller: — Tu as un autre visage, mais j'aime aussi celui que tu avais hier. Sans lui, comment connaîtrais-je le bonheur de te voir de nouveau si calme et si lumineuse. Au loin, une montagne marchait sur l'eau. — Là-bas, dans le grand nord, il y à un pays tout blanc, dit le capitaine. Les tempêtes parfois en détachent des morceaux et ils errent au gré des flots et des vents. Méri songea longtemps au pays qui porte la couleur de Dieu et dont les morceaux naviguent pareils À des navires blancs au gré des vagues. Ses yeux suivirent la montagne flottante jusqu'à ce qu'elle ne fut pas plus grande qu'un doigt levé vers le ciel, puis ils se fermèrent pour ne pas voir s'évanouir la merveilleuse vision. Lorsqu'ils s'ouvrirent à nouveau, une autre montagne se tenait immobile à l'horizon. — Tu vois ce rocher? dit le capitaine. Quoique ton mari soit de pierre, ce n'est pas lui, mais le début de la longue route qui te conduira vers sa demeure. Elle ne mit pas moins de trois ans pour atteindre cette demeure. Trop fière pour mendier son pain, elle n'acceptait l'hospitalité que dans les maisons où on lui permettait de rendre des services. Le plus souvent lorsqu'elle demandait son Chemin, on ne connaissait même pas le nom de son pays. Maïs elle avait pour guide l'étoile de l'amour qui connaissait la route. Il lui arrivait parfois de ne plus pouvoir avancer alors elle entendait le chant du navire, se relevait et malgré le vent ou la neige, se remettait en marche. Elle trouva la porte de sa maison grande ouverte pour l'accueillir, mais son mari n'était pas là. Elle se mit à le chercher. Et bientôt elle entendit des voix alourdies par l'alcool s'échappant d'une hutte. Elle frappa à la porte; ce fut Antho lui-même qui ouvrit. D'abord il se frotta les yeux, puis il leva le poing et sa voix fit trembler la maison: — Si c'est le corbeau que tu cherches, il n'est pas ici. Et si c'est ton mari, tu trouveras la mort, si tu oses t'approcher de lui. Lorsque pour la seconde fois, elle passa devant sa maison elle ne put pas s'empêcher d'entrer. On voyait trop bien qu'aucune femme n'y avait mis les pieds. Le lit était en désordre, et la poussière couvrait le plancher. Seule la pelisse qui pendait au mur avait gardé sa blancheur. Méri alluma le feu dans la cheminée, fit de l'ordre et prépara le lit comme pour une nuit de noce. Ensuite elle se réfugia dans la forêt. Cette fois elle chercha en vain dans son cœur, le chant du navire. Alors elle serra le tronc d'un arbre dans ses bras comme elle l'avait fait avec le mât du navire. Elle posa sa tête sur l'écorce et ferma les yeux, sachant que c'est ainsi qu'elle voyait le mieux l'étoile de l'amour. Tout à coup elle sentit un souffle chaud sur sa main et vit un renne devant elle. Elle lui prit la tête et l'embrassa sur le mufle, mais il se secoua, se détourna et s'éloigna à petits pas. Elle le suivit. Il la conduisit vers l'antre qu'un ours avait abandonné. Elle se fit un lit avec les feuilles des arbres et s'étendit. Quand elle se réveilla, elle eut faim. Le renne qui veillait à l'entrée du gîte lui montra un coin recouvert de myrtilles et d'autres baies sauvages. C'est ainsi qu'elle vécut dans la forêt qu'elle aimait et le renne ne l'abandonna pas. Parfois elle sortait de son antre au milieu de la nuit et s'en allait rôder auprès de la hutte de son mari, écoutant le bruit d'une respiration, Un jour la vieille sorcière se traîna jusqu'à la hutte d'Antho et lui dit en miaulant: — La peau qui protège mes os ne vaut même pas une couverture trouée. Ils ont froid et la pelisse blanche que je vois pendue sur la porte, remplacerait la graisse que mon grand âge a fondue. Antho lui jeta la pelisse dans les bras: — Attrape, sorcière. Sur ton dos elle se sentira en bonne compagnie. Elle est blanche, mais l'âme de celle qui me l'a cousue est aussi noire que la tienne. Tout à coup la sorcière poussa un cri. La pelisse s'était enroulée autour d'elle et la serrait. Elle appela Antho à son secours. — Lorsqu'une bête saute sur une autre, dit Antho, j'invoque la force de mes bras pour les arracher l'une à l'autre. Une sorcière doit mieux savoir quelles forces invoquer pour s'arracher à une pelisse qui l'étouffe. Ni son oncle, le diable, ni sa tante la goule, ne répondirent à ses prières, Elle invoqua le ciel et lui promit de ne plus voler les petits rennes pour les rôtir au clair de lune. ais le ciel laissa la pelisse serrer si fort à l'endroit du cœur que la vieille tomba par terre. —— Il me semble que tu vas mourir, dit Antho. Ce sont tes péchés qui t'étouffent. Confesse-les. La pelisse serra un peu plus fort. _ Je ne me souviens pas, cria la sorcière... J'ai volé le châle de la vieille Féklista. Je l'ai changé de couleur pour qu'elle ne le reconnaïsse pas. La pelisse pressa en même temps par devant et par derrière. — J'ai volé la dent que le vieillard Régo perdait de temps en temps sur son chemin. Les os craquèrent avec un bruit sinistre. — J'ai donné ta bague au corbeau pour sauver sa langue. Jamais encore la forêt n'avait entendu un cri où la joie et la douleur, le repentir et l'espoir, la vie et la mort se trouvaient aussi intimement liés. Leur étreinte fut si forte qu'ils tombèrent tous les deux sur la mousse; et le soleil ét la lune regardèrent tour à tour à travers les branches des arbres, et chaque fois ils les virent enlacés, immobiles à la même place, comme si le bonheur les avait fait mourir tous les deux. |
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| La réponse du grand renne |
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LA RÉPONSE DU GRAND RENNE _ Veux-tu me dire tout ce que tu sais au sujet de l'amour, dit Tania au grand renne que la nature avait sculpté elle-même au moyen d'un rocher de granit. Tu es là depuis des milliers d'années à ne rien faire d'autre qu'à réfléchir. Tania savait bien que le grand âge donne de l'expérience et de la sagesse, et surtout le devoir de répondre aux questions des jeunes filles. Le renne de granit était là, faisant face au soleil et à l'océan, bien avant l'arrivée des ancêtres de Tania en Laponie. Enfant, elle escaladait les rochers et venait lui demander conseil. Elle avait grandi sous la protection de son ombre. Mais les rennes de granit, même vieux comme le monde, ne répondent pas aux questions des petites filles. Ce sont les petites filles qui parlent pour eux et leur font dire tout ce qu'elles aiment le mieux entendre. Les rennes de pierre n'ont qu'à approuver par leur silence. Et comme ils sont toujours silencieux, ils approuvent toujours. Eux seuls sont dignes d'être les confidents invariablement favorables et patients des innombrables événements qui prennent naissance dans la vie d'une jeune fille. Tania pouvait bien se poser cent questions, elle répondait à toutes grâce à son ami, mais aujourd'hui, elle aussi restait silencieuse. Aujourd'hui, elle avait posé une question dont elle ne savait pas la réponse. Alors pour la première fois peut-être, elle aurait désiré que le renne parlât vraiment. Souvent, elle s'imaginait qu'il la regardait et tournait sa tête vers elle. -— Dis-moi tout ce que tu sais au sujet de l'amour, répéta Tania plus timidement. Non, il ne la regardait pas. C'était l'océan qu'il regardait. « Les navires ont toujours l'air triste, songeait-elle. Ils sont si beaux, et on voudrait les aimer. Mais on n'a pas le temps. Ils s'en vont toujours. Ils sont comme les nuages qui voyagent sur l'océan du ciel. Ce ne sont jamais les mêmes qui reviennent. » Elle s'appuya contre le renne et passa le bras autour du cou de pierre. — Quand le prêtre passera par le village, dit-elle à voix basse, il nous fera mari et femme. Il viendra beaucoup de monde à la fête, et on boira et mangera toute la journée. Et le soir, il me prendra dans son lit. Je l'aime autant qu'un frère, ajouta-t-elle, d'une voix encore plus basse, mais pas davantage. Il y a encore vingt-trois jours avant l'arrivée du prêtre. Elle sourit tristement. — Est-ce tout ce que tu as trouvé à me répondre? Si c'est cela l'amour, je ne sais pourquoi les gens en parlent à voix basse et mystérieuse. Est-ce assez qu'il soit un homme et moi une femme pour que nous soyons heureux sous le même toit? Regarde, le soleil est fatigué. Il s'est assis dans une barque, en rendant à la mer ses couleurs de la nuit? Vois-tu ces grands oiseaux qui volent vers le rivage pour aller se coucher. Il est temps que je rentre moi aussi. Mais il n'est pas bon pour une jeune fille dont le cœur est plein de rêves de s'en retourner chez elle quand la nuit d'été s'épanouit. Longtemps, elle resta à regarder le soleil qui n'avait ni la force de descendre, ni celle de remonter et qui flottait maintenant aux côtés de la barque comme un lumineux navire. Un oiseau passa si près d'elle qu'il la toucha de son aïle. Elle lui répondit par un petit cri qu'elle savait lui être agréable. Comme le papillon de la toundra revient vers sa fleur préférée, l'oiseau interrompit sa course et fit à Tania un nouveau petit salut nocturne. — Que ne t'en vas-tu te coucher, lui cria-t-elle, elle qui, sans doute, avait seule le droit de veiller, tandis que tout le monde arctique se donnait aux songes. Maï si il veut cette nuit, d'autres êtres qui refusèrent d'aller se coucher. Leur voix s'éleva de la forêt par delà les rochers. — Tu n'as rien à craindre, dit Tania au renne. Tues en pierre et moi, je suis comme un arbre de la forêt. Ils me connaissent. Ils ne nous feront pas de mal. D'ailleurs, pour elle, ce n'était pas les loups, c'était la forêt elle-même qui chantait, Dans sa voix, il y avait à la fois de la joie et de la douleur, des regrets et des reproches, de l'amour et de la mort. Les loups ne sont que les interprètes de la forêt, et s'il y a tant de nostalgie dans leur chant, c'est que les arbres eux aussi, ont faim de tendresse.” Eux aussi, naissent, vivent, souffrent, et meurent. Parfois aussi, les loups ne chantent pas pour les arbres, ni même pour la terre. Ils lèvent la tête et annoncent que quelque part, dans l'immensité planétaire, une étoile va naître ou qu'un monde est près de s'éteindre. Ils chantent peut-être pour un nouveau soleil qui, pour la première fois, luit sur une terre nouvelle. Chaque loup dit à peu près la même chose: « Je chante pour ceux qui ne savent s'exprimer. Moi, je suis le plus triste et le plus affamé de tous, aussi je chante pour ceux qui sont moins tristes et moins affamés que moi. Ou bien, je suis le plus heureux, alors, je chante pour ceux qui sont un peu moins heureux que moi. » Oui, Tania savait bien ce que disait le loup: aussi fut-elle surprise d'entendre tout à coup une voix qui ne pleurait et ne se réjouissait pas pour les autres. Cette voix ne parlait pas des douleurs de l'accouchement d'un monde ou des soupirs d'un enfant dont le cœur s'est brisé au contact de la vie ou encore des vains regrets de l'arbre amoureux du vent qui passe. Cette voix ne parlait que pour elle-même et Tania comprit qu'elle l'appelait à son secours. — Adieu, dit la jeune fille au renne de pierre, celui qui sait chanter ainsi, doit connaître la réponse à la question que je t'ai en vain posée ce soir. Sautant de rocher en rocher, Tania franchit la distance qui la séparait de la forêt. Le prêtre lui avait bien dit que l'enveloppe du corps n'a rien de commun avec ce qu'il renferme et qu'on ne peut juger la valeur d'une pierre précieuse à l'écrin qui la contient. Que de fois il lui avait répété qu'aimer le COTPS pour sa. beauté, c'est s'attacher à l'écrin au lieu de chercher la pierre précieuse. Mais tous les prêtres du monde n'auraient pu donner à la jeune fille un remède pour apaiser le mal étrange mais délicieux qui lui était né dans la poitrine. Rien au monde n'avait eu sur elle un pouvoir aussi impérieux que ces yeux qui s'étaient attachés aux siens, lui donnant une souffrance miraculeuse. N'y a-t-il pas dans la vie de chacun de nous un être qui nous est destiné pour nous tout seuls? Souvent nous n'osons pas le reconnaître, mais tôt ou tard, nous le rencontrons. Souvent aussi, lassés d'attendre, nous n'avons pas la force de croire à notre bonheur, mais s'il se produit tout de même, il n'y a plus pour nous, de présent, de passé, d'avenir. Par delà les années, deux êtres s'avancent. Ils savent où ils vont. Le manteau sur lequel il était étendu le protégeait à peine contre la dureté du rocher, mais sa tête reposait sur la racine d'un jeune bouleau. I! était tombé juste à la naissance de la forêt dont les petits bouleaux étaient les gardiens. Du fond de leur cachette, les loups avaient vu la crevasse dans les rochers saisir la jambe du jeune homme. Et pour lui aider, ils avaient joint leur voix à son appel. Tania souffrait de ne pas oser ouvrir la bouche, de ne pas oser faire un seul mouvement. — Âs-tu peur de moi? demanda-t-il. Souvent quand après un long voyage solitaire, un compagnon de route nous est enfin donné, au lieu de noué réjouir, nous avons peur. Sommes-nous vraiment dignes de partager avec lui les fatigues du chemin? Oubliant que nous aussi, nous avons droit à un Soutien, nous nous demandons avec angoisse si nous aurons toujours la force de le relever s'il tombe. Semblables aux yeux d'un aveugle qui voit tout d'un coup, nos yeux sont un peu étourdis devant tant de lumière, et nous voudrions retourner dans les ténèbres où du moins nous n'étions responsables que de nous-mêmes. Tania ne retrouva la liberté de mouvement que pour tourner le dos au jeune homme et se mettre à fuir vers la forêt. Pourtant en cours de route, elle se dit qu'après tout, le jeune homme blessé mourrait sans son secours et serait mangé par les loups. Mais comment retourner sur ses pas. Un ruisseau qui chantait parmi les rochers lui vint en aide. Elle se baïssa et appliquant ses mains l'une contre l'autre, elle en fit une coupe. Ensuite sans se presser, elle revint vers l'étranger, tout en prenant garde de ne pas laisser l'eau s'échapper en cours de route. Elle s'agenouilla sur la pierre et approcha ses mains de la bouche du jeune homme. Il but jusqu'à la dernière goutte. Et Tania sentit ses lèvres brûlantes lui effleurer le creux des mains. Dans la forêt, les loups s'étaient tus. Au-dessus de l'océan, le soleil remontait lentement. La barque s'en allait vers une destination inconnue. — Il se fait tard et j'ai mal, dit l'étranger. —— Il y a la maison où j'habite avec mon père et ma mère, répondit Tania. Elle rougit et sentit que sa langue était en bois. — As-tu de la peine à parler? demanda le jeune homme. Ta langue est-elle pareïlle à ma jambe qui refuse de remuer? —- Je parlerai pour toi, et tu marcheras pour moi, ajouta-t-il. Il essaya de se lever et enroula un bras autour de sa taille. Tama se tint droite comme un bouleau qu'un autre bouleau malade a choisi pour soutien. Ses bras se firent fermes et accueillants. Son corps devint dur et souple à la fois, pareil au tronc de son arbre favori, Elle s'avança prudemment, prenant garde à ce que la jambe malade qui ballotait à ses côtés, ne heurtât point les pierres ou les racines saillantes qui étaient comme les veines gonflées de la terre. Lui, se laissant conduire, lui parlait lentement, comme un enfant qui se souvient d'un rêve: — Quand j'étais un tout petit garçon. Et sa voix était si mélodieuse que même les arbres interrompaient leur murmure nocturne. Les feuilles ne tremblaient plus au souffle de la brise qui rôde parmi les branches et qui n'est sans doute que l'haleine secrète de la forêt. Même l'écorce sensible qui reflète l'agitation de la sève, avait cessé d'inquiéter le silence par ses craquements, Il n'y avait rien de si extraordinaire dans ce qu'il disait, pourtant Tania avait une telle peur qu'il ne s'arrêtât de parler, qu'elle s'impatientait contre son propre corps dont les mouvements et même la respiration pouvaient le gêner. Elle oubliait que sans elle, il tomberaït dans la mousse qui a emprunté à la neige sa blancheur d'éternité. Que lui importait ce qu'il disait. C'était sa voix qu'elle écoutait. Sa voix était comme un fleuve profond et chaud qui coulait vers elle, pénétrait doucement ses veines et se mélait à son sang. N'était-ce pas ainsi que lui avait parié sa mère, autrefois pour l'endormir? Ou bien était-ce quelqu'un d'autre? De quel monde mystérieux, lui avait-on dit qu'un vent invisible passe un jour sur votre chemin, vous remplit la poitrine d'une débordante tendresse et fait chanter le sang dans vos veines. Non, ce n'était pas sa mère. C'était un ange qui s'était assis auprès d'elle, pour lui dire de n'avoir pas peur si un jour, une autre vie s'ajoutait à sa vie, et un autre corps complétait son corps. Mais qu'avaient-ils les arbres, le long du chemin? Pourquoi tendaient-ils les branches vers elle comme pour l'enlacer de loin? Pourquoi le ciel et la terre étaient-ils si heureux et si vastes et si transparents? Les yeux de Tania étaient grands ouverts et de tous côtés elle voyait des visages qui lui souriaient. Elle ne les avait jamais vus, pourtant elle croyait les reconnaître. C'était la première fois qu'ils se montraient à elle Dans quel pays nouveau venait-elle d'entrer? Ou bien, était-ce un pays très vieux, très familier, qui avait toujours été là, mais qu'on a de la peine à voir tant qu'on chemine toute seule par le monde.? Tout à coup, elle remarqua que la voix montrait des symptômes de fatigue ou d'hésitation. Elle ne put réprimer un mouvement de surprise, lorsqu'un mot plus pesant, plus chargé de sens fit tressaillir son être le plus intime. Ce même mot fait tressaillir les vieux et amène des larmes dans les yeux des enfants. Les vieux ressentent une douleur dans la région de leur cœur et leur regard en un éclair, s'attache si intensément aux objets et aux êtres autour d'eux, qu'il semble les apercevoir pour la première ou la dernière fois. Quant aux jeunes gens, des plis de regrets ou d'espoir leur viennent sur le front et ils se mettent à chercher très loin dans le passé ou très loin dans l'avenir, avec une égale et indicible nostalgie. __ La mort a passé par le village où j'habitais, disait l'étranger. Un matin, elle a frappé à la porte de notre maison: « Quiconque nous demande l'hospitalité, recevra l'hospitalité », répondit mon père. Il se coucha sur son lit et son ombre au lieu de se coucher à ses côtés, comme un gardien fidèle, s'étendit sur lui, l'enveloppa de la tête aux pieds dans une étreinte si intime que mon père bientôt devint de la couleur de son ombre. Ma mère fit de même, et puis mes oncles, mes cousins et on disait qu'une maladie mortelle avait pris possession de notre village. Etendu auprès du feu mourant, je surveillais mon ombre, mais elle dormait paisible à mes côtés et mon corps s'obstinait à garder sa couleur naturelle. Alors je compris que la mort m'avait oublié. Quand le feu lui aussi eût cessé de vivre dans la cheminée, je me levai et quittai pour toujours, le petit village de mon enfance. Soudain, il se tourna vers Tania et la regarda dans les yeux: -— Tu dois me craindre, maintenant. C'est du pays de la mort que je suis venu vers toi. J Tania sourit et ses lèvres humides brillèrent à la lumière du soleil matinal: — Je ne crains pas la mort si c'est elle qui t'envoie vers moi. — Mais la mort est terrible. — Les loups n'attaquent que si on a peur d'eux répondit-elle. — Je n'ai plus la force d'enlever mes veux des tiens, dit le jeune homme. — Et moi, je n'aurai plus jamais la force de regarder autre chose que ton visage. Puis elle ajouta plus bas: Nous ne nous connaissons même pas. Il sourit et ses yeux se remplirent de larmes. — Aussi peu, répondit-il, que deux étoiles qui, depuis toujours, se sont regardées dans le ciel. Dans les yeux de la jeune fille aussi, deux larmes lumineuses s'attardèrent entre les cils, toutes semblables à la rosée qui frémit tendrement sur les feuilles des bouleaux, sans songer à tomber. — Ce n'est pas la mort, c'est la vie qui est terrible, murmura-t-elle. — I n'y a plus de vie, plus de mort pour nous, depuis que nous nous sommes rencontrés, répondit-il. Qu'importait pour eux, la vie, la naissance, la mort. Ce n'étaient plus que des étapes sur une longue route, large comme un fleuve, et tout au bout, immense et éternel, il y avait Le soleil miraculeux de l'amour. Ils étaient entrés tous les deux dans un monde nouveau. Ils l'avaient porté en eux, sans le savoir, comme un fruit précieux qui tout à coup avait mûri au moment de leur rencontre, Au dedans de leur poitrine, leurs cœurs s'étaient allumés, comme deux bougies touchées par une flamme invisible. Lui, il ne sentait plus sa jambe malade, il ne sentait plus qu'une joie profonde, douloureuse. — Je ne puis plus ni vivre ni mourir sans toi, dit Tania à voix basse. — Si nos lèvres se rencontraient, dit-il, crois-tu qu'elles pourraient se détacher. Dans la distance un chien aboya. Quand un enfant venait au monde ou qu'un vieillard allait mourir, on allait chercher la magicienne, mais le plus souvent, c'est elle-même qui sortait du fond de la forêt et allait tout droit vers ceux qui avaient besoin de ses conseils ou de ses secours. Près de sa hutte coulait un ruisseau et on prétendait que c'était lui qui confiait à l'oreille de la magicienne, le nom de ceux qui avaient de la peine à se tirer d'affaire tout seuls sur terre. — Qu'as-tu à me chanter si tristement, ce soir? demanda la magicienne. Tout en écartant de ses mains, les poissons qui sautaient hors de l'eau pour l'embrasser sur les joues, elle rapprocha son oréille du ruisseau. — Tania, dit-elle, mais c'est la jeune fille Ia plus saine et la plus sensée de la contrée. Quel mal peut-il lui arriver, à moins que ce ne soit celui d'amour. Elle n'a pas besoin de mes conseils. Son cœur est plus parfumé que la résine des pins au printemps. Il lui dictera mieux que moi les mots qui désaltéreront la soif amoureuse de son ami. Un poisson plus téméraire que les autres, se fraya un chemin entre ses doigts et un instant posa ses lèvres humides sur la bouche de la magicienne. — Si les baisers de son ami sont aussi froids que les tiens, dit-elle en s'essuyant les lèvres, je ne l'envie pas, mais je te remercie de ton intention, petit poisson. Un souffle de vent passa dans les branches des arbres et la magicienne, levant les yeux, vit les feuilles des bouleaux s'entrechoquer en se balançant. Les oreilles de la magicienne, qui entendraient battre le cœur de l'oiseau perché sur le sommet d'un arbre, lui apportèrent un son apparemment déplaisant, puisqu'elle fronça les sourcils et s'écria: — Même les feuilles des bouleaux s'inquiètent au sujet de Tania et leur voix est plus chargée de mélancolie que celle du ruisseau. L'amour est un triste oiseau captif qui s'efforce en vain de quitter sa cage, s'il n''habite qu'une seule poitrine, mais s'il se plait tout autant dans l'une ou l'autre des deux demeures, il ouvre ses ailes et à chaque instant, s'élance vers le ciel, rendre visite aux anges, — La magicienne se prit la tête dans les mains, puis elle murmura: — Il n'est pas possible pour Tania de ne pas être aimée en retour. Mais si c'est l'oiseau de la bonne espèce, pourquoi y a-t-il tant d'inquiétude dans les voix autour de moi. Elle tressaillit: À moins que... à moins que, l'oiseau ait trop bonne mémoire. Après ses conversations avec le ciel, il n'est plus à son aise sur terre et rêve de s'en aller à tout jamais, vivre avec les anges. Cette fois, elle n'hésita plus. D'un pas rapide, elle se dirigea vers la forêt et bientôt disparut parmi les arbres. — Nous ne sommes plus chez nous, dit le père de Tania, quand la magicienne entra dans la hutte. — Après nous avoir délogés de notre lit conjugal, il est bien capable de nous voler aussi notre fille qui se marie à Pjotr, dans moins de trois semaines. Ne connais-tu pas quelque remède puissant pour guérir sa maudite jambe et nous débarrasser de sa présence. — Rien qu'à le regarder, dit la mère en sanglotant, on sent qu'il n'appartient pas à notre monde et on dit qu'il est venu vers nous tout droit du pays de la mort. — Je voudrais bien voir ce monstre, dit la magicienne. — Ma fille le couve des yeux, dit le père, comme un œuf précieux qu'on ne peut pas abandonner une minute, Même la poule des neiges ne craint pas de quitter son nid de temps en temps. — Si tu l'éloignes d'ici, pleura la mère, je te promets de ne plus jamais dire à personne dans le village, qu'entre une magicienne et une sorcière, la différence n'est qu'apparente. — Et moi, s'empressa d'ajouter le père, je prierai pour ton âme jusqu'à la fin de mes jours, même si je sais d'avance qu'elle est damnée. — C'est là-bas qu'ils sont, dit la mère. La magicienne resta immobile au milieu de la chambre où elle venait d'entrer. Pour la première fois de sa vie, elle était troublée. — J'ai vu, murmura-t-elle, le soleil embrasser les bourgeons de sapins au printemps, mais tes yeux ont un éclat qui ferait bourgeonner des pierres s'ils se posaient sur elles. L Chut, dit Tania en mettant un doigt sur sa bouche, il est endormi. — Il est beau, dit la magicienne. — Oui, maïs -quand il ouvre les yeux, répondit la jeune fille, c'est comme une lampe qui s'allume dans la salle d'un merveilleux palais. Le spectacle d'un grand bonheur rendait toujours la magicienne un peu triste. L'amour véritable ne peut être qu'éternel et l'éternité ne s'accorde pas très bien avec cette vie, « Si souvent les lèvres des amants parlent de la mort, songeait la magicienne. Mais pour eux, ce n'est qu'une boisson étrangement douce qui coule vers eux d'une terre par delà cette terre. » — Il n'est pas difficile de mourir pour ceux qui ne craignent pas d'aimer, dit Tania. Mais pour les pauvres qui ont repoussé l'amour, il n'y a pas de malheur plus grand, — Ils seront perdus et dépaysés, dit tout à coup le jeune homme en ouvrant les yeux, puisque la seule chose qu'ils trouveront de l'autre côté, c'est celle qu'ils auront le moins cherchée. Ils sont faits l'un pour l'autre, comme le poisson est fait pour le ruisseau qu'il habite », se dit la magicienne, Elle les regarda attentivement, puis elle sortit une pierre qu'elle tenait cachée sous sa pélerine. Tania qui connaissait presque tous les secrets de la magicienne s'étonna de n'avoir jamais encore vu celui-ci, — Ce n'est qu'un cristal de roche, mais pour ceux qui s'aiment, c'est un miroir montrant quel temps il fait sur le chemin de l'ami. Ce fut le jeune homme qui regarda le premier. D'abord, il ne vit rien, puis il découvrit deux poissons au fond de la pierre. — Ils vont tous deux dans la même direction, dit-il. Ils suivent le courant du fleuve. L'un des deux, pour éviter de heurter un roseau, se rapproche de l'autre. Ils se regardent. — Et aussitôt, des loups sortent de leur repaire et viennent vers le fleuve, s'écria la magicienne en riant, — Je n'aime pas ta pierre, dit Tania. Ne serais-tu pas toi-même un des loups? — Le courant devient méchant, continuait le jeune homme, il y a des vagues sur le fleuve et les loups plongent leurs pattes plus profondément dans l'eau, mais les poissons tiennent bon. Les herbes et les roseaux les prennent dans leur forêt aquatique et le sable au fond du fleuve est un tapis moelleux. Pourtant la tempête gronde à la surface et recouvre l'eau d'une écume blanche. Les poissons se sont perdus, non, ils se retrouvent. Le vent était si fort qu'il avait soulevé le sable et le brouillard autour d'eux les empêchait de se voir. Le fleuve se resserre. Il n'est plus qu'un tout petit ruisseau. Ils se pressent l'un contre l'autre, maïs il n'y à plus assez d'eau pour les couvrir. Us ont atteint la fin du fleuve. — N'ont-ils pas plutôt remonté jusqu'à la source? dit la jeune fille d'une voix légèrement mélancolique. Il lui prit la main et aussitôt la pierre se troubla. _ Dieu protège les petits poissons, murmura la magicienne et s'approchant des deux jeunes gens, elle leur enleva des mains le cristal. _ Montre-moi ta jambe malade, dit-elle tout à coup à l'étranger. — Mais elle est presque guérie ! s'écria la magicienne et les regarda l'un après l'autre. Le jeune homme avait pris un air détaché et innocent. _ Est-ce vrai, ce qu'on m'a dit? demanda la magicienne. — Qu'est-ce qu'on t'a dit? — Que le prêtre passera par le village et... _ Et quand il sera parti, je serai mariée à un jeune homme qui, hélas, ne se trouve pas en ce moment dans cette chambre. … Et combien de jours nous séparent de cet heureux événement? — Dix-neuf, répondit Tania. __ En ce cas, il faut que j'apporte un remède pour le garçon qui, lui, se trouve en ce moment dans cette chambre. __ Ne vaut-il pas mieux ne rien hâter? dit Tania. __ Certains remèdes, loin de hâter, retardent la guérison, dit la magicienne, d'un air innocent et détaché. — Eh bien? dit le père. _ Eh bien? soupira la magicienne. Il y a des jambes qui refusent de guérir malgré tous les efforts et je crains que le pauvre jeune homme en ait une juste de cette espèce. __ S'il ne quitte pas cette maison d'ici deux semaines, je le mettrai à la porte, même si je devais appeler ma femme à mon aide, cria le vieux. —— Quand on songe aux malédictions que le ciel envoie à ceux qui manquent aux lois de l'hospitalité, prononça la magicienne d'une voix caverneuse, _ Toi seule peux nous aider, supplia le père. _ Je ferai mon possible. Après les avoir gratifiés d'un salut aussi profond que solennel, la magicienne s'avança majestueusement vers la porte. Lorsqu'elle se trouva seule dans la forêt, elle se sentit triste de nouveau. « Pourquoi y a-t-il toujours tant de loups autour de ceux qui s'aiment? » songea-t-elle. Elle se dit qu'il y en avait un surtout qu'il lui fallait changer en mouton avant qu'il ne soit trop tard. Le fiancé de Tania fut surpris de voir arriver la magicienne. Il lui offrit une tasse de café qu'elle accepta avec joie en vue de la lutte qui, sans doute, n'allait pas tarder à venir. __ Il est bon, ton café. Le vieux sang qui coule dans mes veines se sent tout rajeuni. Mais c'est surtout la pensée de ton courage et de la force de ton caractère qui fait battre mon cœur plus vite. Et quand je songe à toutes les angoisses par lesquelles tu as dû passer avant de te décider Be — À quoi? — À épouser une fille telle que Tania, dit la magicienne d'une voix tremblante d'émotion. — Il ne lui manque pourtant rien, dit le fiancé. — Ce n'est pas ce qui lui manque mais ce qu'elle a de trop qui m'inquiète. As-tu songé, poursuivit-elle, que ce n'est pas seulement elle que tu épouses. — Je n'ai pas l'intention d'épouser ses parents. — Eh bien alors, ce sont eux qui t'épouseront. Pauvre Pétia, ne sais-tu pas ce qu'on raconte dans le village? — Que ses parents ne sont pas très agréables. Qu'importe. Ils possèdent le plus beau et le plus grand troupeau de rennes dans la contrée. — Oui, et il est temps que tu t'en charges. C'est-une des raisons pour laquelle ils t'épousent. Ils n'ont plus personne pour tenir les bêtes ensemble et le père est trop vieux et trop occupé à boire et à battre son entourage pour aller couper le bois dans la forêt. Quant à la mère, sais-tu avec qui on la voit se promener, quand la lune ou le soleil regardent d'un autre côté? Avec le diable, Pétia. Et devine ce qu'un jour, ta future belle-mère a dit au diable: « Tu as beau sortir frais et chaud de l'enfer, tu n'as rien à m'apprendre, Tu ne sais pas la moitié de ce que je sais, moi. » Mais ce n'est pas tout. Sais-tu pour qui encore tu devras travailler? — On m'a dit qu'il partira avant l'arrivée du prêtre, s'écria le fiancé. La magicienne sourit. — Il est plus facile de prendre un renard au lasso que de raccommoder une jambe qui refuse de guérir. Pétia commençait à perdre patience. — L'as-tu vu? Est-ce vrai que Tania ne le quitte pas de toute la journée? — Je ne les ai pas vu s'embrasser, répondit la magicienne, mais si les yeux pouvaient se donner des baisers. Elle regarda Pétia attentivement. — Quand on s'aime, on s'embrasse parfois plus fort, sans $e toucher. Et toi, Pétia, connais-tu l'amour? — Je sens que tu vas me faire un grand discours, magicienne. Accepte encore une tasse de café pour te donner des forces. — Pétia, dit la magicienne en lui prenant les mains, peux-tu manger, peux-tu respirer, peux-tu vivre quand elle n'est pas avec toi? Peux-tu regarder les étoiles sans pleurer de joie, écouter le vent sans entendre la voix de ta fiancée, te pencher au-dessus de l'étang sans y voir reflétée, son image, Embrasses-tu la mousse, le soleil, les arbres de la forêt. Et quand il n'y a plus rien d'autre à embrasser, embrasses-tu ta propre main, en pensant que c'est sa main? Elle s'arrêta à bout de souffle. Pjotr était tout rouge à force de se retenir de rire. Enfin il éclata, puis, quand il se fut un peu calmé, il dit: — Le ciel me préserve d'une aussi terrible maladie. Tout à coup, il devint grave: — Crois-tu que Tania en soit atteinte? — Si je le crois, s'écria la magicienne, mais j'en suis certaine, — Merci, magicienne, tu m'as sauvé d'un grand malheur. J'irai tout de suite voir Marpha qui m'a promis de m'épouser au cas où Tania ne me conviendrait pas. La magicienne trouva inutile d'accepter une troisième tasse de café. Il fait partout beau pour ceux qui s'aiment. Quand on est seul, on a soif de choses qui ne passent pas et qui reviennent toujours, On se cherche des compagnons qui habitent sur les rivages de l'infini et qui viennent vers vous, de très loin, tout couverts d'éternité. La chambre où l'on vit est trop étroite. On s'en va rêver auprès de la mer, en regardant une barque mourir à l'horizon. Ou bien, on se couche dans la forêt, sous les arbres qui savent le mieux nous apporter le message du vent. Quand on aime, la chambre la plus misérable est assez vaste pour contenir tous les rêves, Qu'est-ce l'infini des mers en comparaison de ce regard qui se pose sur le vôtre et vous emporte vers la fenêtre qui s'ouvre sur le pays des anges. À quoi bon donner ses lèvres au baiser du vent ou du soleil, quand cette bouche qui se livre à la vôtre, vous fait boire tout brûlant de joie à la source même de l'éternité. C'est ainsi qu'ils vivaient tous les deux, ignorant les heures qui passaient presque aussi vite que les jours, n'apercevant même pas l'hostilité des parents qui n'entraient jamais dans la chambre. Comme l'ours des forêts ne peut sé rassasier de miel sauvage, ils ne se lassaient pas de se regarder et de boire le soleil dormant tout au fond de leurs yeux. Souvent Tania s'étendait auprès de son ami. Elle lui prenait la main et pendant des heures, ils restaient immobiles à écouter ce qu'ils appelaient la mélodie du silence. — Sais-tu pourquoi, lui avait-elle dit un jour, nous paraissons toujours écouter quelque chose, alors que nos oreilles n'entendent rien. Un ange nous chante dans le silence. Nous ne pouvons pas voir son visage, ni entendre le son dé sa voix. S'il cessait de chanter, nous ne pourrions plus nous aimer. Mais si un jour, nous nous perdions l'un ou l'autre, nous l'écouterions chanter et nous nous retrouverions. C'est heureux que les anges ne peuvent pas mourir, avait-elle conclu avec un soupir satisfait. Comme deux enfants, un peu éblouis par trop de lumière, is voyageaient dans un pays que seuls connaissaient les amoureux. Et si parfois, leurs mains se serraient un peu plus fort, c'est qu'un ami commun avait passé sur une des routes de ce monde invisible et familier où ils se sentaient chez eux. Ils n'avaient pas besoin de choisir ensemble une étoile et lui demander de briller sur leur amour, comme une veilleuse aux confins du ciel. Les étoiles passent et sont fragiles comme les vies humaines, Si le soleil est l'astre mortel qui illumine un monde qui passe, celui qui luit au fond d'un ciel invisible, appartient à un monde qui ne passe pas. C'était à lui qu'ils avaient confié leur amour, Un jour, elle s'en était allée dans la forêt. Lorsqu'elle revint, il la regarda avec surprise. __ C'est comme si tes yeux lançaient des flammes, s'écria-t-il, serait-ce la magicienne qui les a allumés, comme on allume des bûches dans la cheminée? 4 _ Celui qui a allumé mes yeux est plus puissant que toutes les magiciennes du monde, répondit-elle. Connais-tu l'odeur de la mousse? Elle rôde sous les bouleaux, caresse les racines, monte le long du tronc, puis elle entre en vous remplissant la bouche et les narines. Elle est si chaude, si chargée de toute l'haleine de la forêt que vous vous sentez un peu lourd vous-même, comme si vous aviez goûté de la terre et du soleil à la fois. Encore quelques pas, et on se laisse tomber sur la mousse, et on se tourne vers le soleil pour qu'il soit forcé de vous fermer les yeux. Avant de m'endormir, je dis aux arbres que je t'aimais. Le vent qui porte à travers l'espace tant de messages tristes et joyeux, à passé près de mes lèvres et s'en est allé vers toi. Je révais que nous étions, tous les deux, devant une porte fermée. « Pousse-la », me disais-tu. Il y avait une si grande tendresse dans ta voix que ma poitrine me parut trop étroite pour contenir tant d'amour. La porte me semblait si lourde que je n'osais même pas la toucher. Tout-à-coup elle se mit à bouger et lentement elle s'ouvrit. Un instant, elle s'arrêta de parler et son regard se posa gravement sur son ami. Puis elle reprit à voix plus basse: — Quand tu me prends dans tes bras, les plus belles images que nous puissions nous donner ne sont que de pauvres aurores boréales comparées au soleil qui brille de l'autre côté de la porte. Pour le décrire, il me faudrait d'autres lèvres, d'autres mots. Seul un habitant. de là-bas saurait le langage qu'aucune oreille jamais n'a écouté. Pourtant moi aussi, un instant, j'avais franchi le seuil, Moi aussi... Elle hésita. Soudain, elle posa sa main sur son bras: — Ecoute, dit-elle, As-tu jamais vu le sang dans mes veines? Pourtant tu sais que s'il cessait de couler, je serais morte. Quand je t'embrasse sur les lèvres, je sais que c'est sur ton cœur que ma bouche s'est posée, mais nous n'avons jamais vu le cœur l'un de l'autre. Son regard n'avait pas d'yeux et son sourire était sans lèvres. Je ne sais pas s'il avait un visage, mais je crois que c'était celui d'un enfant. Maintenant je comprends pourquoi les hommes dessinent des images dans leurs rêves. Et ils se souviennent de son regard et de la musique de sa voix. Il me regardait avec amour. C'était l'amour même qui me regardait. Je ne désirais plus rien. J'avais trouvé ce que je cherchais. Et je savais que jamais je n'aurais besoin de rien d'autre. Elle sourit: — Qu'importe le nombre d'années que nous passerons ensemble, puisque c'est son sourire et son regard qui nous arracheront à cette terre. Quand notre cœur se remplit de joie et que nos yeux se mettent à chercher tout au fond de nos regards, c'est qu'il est venu près de nous. Il la regarda tendrement: — Et c'est notre amour qui le conduit vers nous comme le bon vent pousse vers le rivage le voilier qui s'est attardé sur la mer. Un autre jour, revenant de la forêt, Tania trouva ses parents dans une joyeuse excitation. _ Il est parti, dit le père. Il marchait, comme s'il n'avait rien fait d'autre toute sa vie, dit la mère. _ Va-t'en chez Piotr, dit le père. La lune est encore pâle et son amour pour Marpha n'a pas eu le temps de mûrir. Mais si tu reviens sans lui, la porte de cette maison aura de la peine à s'ouvrir pour te recevoir. l — Il est parti, magicienne, dit Tara. Le ruisseau coulait paisiblement. Les oiseaux chantaient et les poissons sautaient hors de l'eau et déposaient des baisers sur les joues de la vieille. __ Il est parti parce qu'il t'aimait, dit-elle en souriant. _ Si l'eau quittait le ruisseau, le ruisseau ne pourrait plus chanter, dit Tania tristement. _ Mais si le ruisseau partait, l'eau saurait bien le chemin pour le retrouver, dit la magicienne. Je n'ai pas besoin d'aller gratter la terre sous les racines du grand bouleau ou de lire ce qui est écrit sur-le ventre de mon vieux brochet. Je n'ai pas besoin de dire au chien où est le chemin qui conduit vers son maître. — Merci, magicienne, dit Tania en souriant au milieu de son chagrin. Si mon amour est assez grand, mon cœur me servira de chien. Les cheveux du jeune homme s'étaient répandus sur son front. Tania les écarta pour que la brise nocturne ne puisse plus jouer avec eux. La forêt dormait et la mousse sur laquelle ils étaient couchés dormait. __ Va-t'en, dit-elle à la brise. Ce n'est pas à toi de veiller auprès de mon ami endormi. Mais le vent n'obéit pas aux ordres d'une jeune fille, surtout pas après l'avoir accompagnée fidèlement dans sa longue randonnée à travers la forêt. Et même ce fut lui qui resta bientôt, seul à veiller. Pour s'amuser, il s'empara des cheveux du jeune homme, puis de la jeune fille et se mit à les entreméler. Sans doute, eurent-ils tous les deux des rêves souriants, car le matin, lorsqu'ils se réveillèrent, le soleil faisait briller leurs dents entre leurs lèvres entrouvertes. — Pourquoi t'en es-tu allé loin de moi? dit-elle. Il lui posa doucement la main sur le front, comme pour prévenir les pensées tristes ou lourdes de s'amasser dans sa tête. — Ji serait plus facile, dit-il, pour une branche vivante de se rompre dans un souffle de vent et de se détacher de l'arbre, que pour moi de m'en aller de toi. Je n'ai voulu quitter que tes parents. J'étais sorti pour aller chercher du travail. Dès que j'en aurais trouvé, je serais retourné te prendre, Je ne connaissais personne, mais j'étais connu de tous. « Tu fais se lamenter les chiens et pleurer les petits enfants», me disaient-ils. « Tu remplis la maison d'une odeur de cadavre. lis sont tous morts dans ton village et ils sont restés sur place, mais toi, tu viens hanter la demeure des vivants. » Au plus profond de la forêt, ils avaient trouvé un petit lac. Les pieds des humains n'approchaient pas ses rivages. Seuls, les rennes qu'une insatiable curiosité pousse vers les coins les plus reculés et les plus secrets, avaient laissé leurs traces sur le sable. Les aigles font leur nid dans le cœur même des rochers au-dessus l'océan glacial. Et comme personne jamais n'a vu le cœur des grandes pierres, la demeure des aigles échappe aux humains. Tania et son ami ne savaient pas que le lac était le cœur même de la forêt. Ils avaient bâti leur hutte, juste à l'endroit où l'oreille d'un renne percevait une sorte de battement éternel et assourdi. L'amour véritable rend léger et donne des ailes, Et les anges sont acceptés partout, puisqu'ils ne laissent pas de traces. Et c'est pour cela peut-être qu'un lieu aussi sacré avait prêté asile aux deux amoureux. Pourtant on ne peut pas dire qu'ils vivaient comme des anges. Une nuit, elle s'en était retourné chez ses parents et avait volé tout ce qu'il fallait pour la pêche. C'était de la même façon qu'ils avaient trouvé de quoi bâtir leur hutte. Quelques planches suffirent pour fabriquer un canot, et en toute innocence, ils tiraient des poissons du cœur même de la forêt. Le jeune homme ouvrait la gueule des plus gros brochets, passait une branche taillée à travers leur corps et les faisait rôtir auprès du feu. Il tournait et retournait le poisson devant la flamme. A la fin, le brochet s'ouvrait comme font les fruits trop mûrs des pays au sud, et des orceaux de chair succulente s'en détachaient. Des baies abondantes croissaient autour de leur hutte. Ils se couchaient à plat ventre sur le sol, et leur bouche n'avait qu'à s'ouvrir pour prendre ce trésor parfumé que la terre leur offrait. Souvent ils se laissaient séduire par une même baie, mais c'était surtout pour permettre à leurs lèvres de se rencontrer. Il leur arrivait alors d'oublier leur appétit, car une autre faim naïssait en eux et ils la calmaient sous le paisible regard des arbres et du ciel. Les jours où le soleil était brûlant, ils montaient sur une pierre au-dessus du lac. En secret, chacun admirait l'image de l'autre reflétée dans l'eau, aussi se retrouvaient-ils toujours dans les bras l'un de l'autre, lorsqu'ils sautaient ensemble dans le lac. Ils étaient bien forcés toutefois de se désenlacer et ide nager côte à côte. Ensuite pour se sécher, ils se frottaient l'un l'autre avec du sable qui était comme de la poudre d'or. Tania prétendait qu'elle avait froid. Alors, il la recouvrait en souriant de la tendre fourrure d'un jeune renne. Mais le plus souvent, il se couchait lui-même contre elle pour la tenir au chaud. I ne manquait rien à leur bonheur et il leur arrivait d'avoir mal à force d'être heureux. Ils s'en allaient confier au renne de granit, leur peine délicieuse. — Nous n'avons plus besoin de rien, lui disaient-ils, notre amour est si grand que nous ne trouvons plus de mots pour dire combien nous nous aimons. Selon son habitude, le renne se taisait. Et qu'aurait- il pu dire? Avaient-ils besoin d'être consolés de s'aimer trop? Tania ne se sentait plus aussi triste qu'autrefois en regardant les barques de l'océan mourir à l'horizon. — ÎE nous semble qu'elles meurent parce que nous ne pouvons plus les voir, disait-elle. Nous aussi, un jour, on ne pourra plus nous voir. On dira que nous sommes morts, mais nous ne ferons que voyager d'un pays dans un autre, comme les barques passent de mer en mer, Un jour, un navire plus beau que les plus beaux navires du monde, viendra nous prendre tous les deux. Mais lui, il n'aimait pas qu'elle parlât de la mort. — Si tu n'as plus de corps, comment ferais-je pour t''embrasser? disait-il. — Tu n'auras plus besoin de m'embrasser, puisque nous n'aurons plus rien pour nous séparer, pas même notre corps, répondait-elle. + Mais si les barques passent d'une mer à l'autre, le temps lui voyage de saison en saison. Déjà l'été mourait pour faire place à l'automne. L'an après l'autre, les oiseaux quittaient le petit lac. Les deux amoureux ne se réveil. laient plus le matin au cri du gagar, dont Tania imitait les mouvements maladroits pour faire rire son ami. — Notre belle-mère nous a abandonnés, déclara le jeune homme en songeant à ce canard un peu ridicule. Ils l'avaient appelé ainsi à cause de sa voix perçante lorsqu'il insultait les poissons refusant de sauter dans son bec. Les nuits devenaient plus fraîches et plus longues. Dormir enlacés n'était plus une protection suffisante contre les bouffées d'air de plus en plus froides entrant dans la hutte. A la fourrure du petit renne, on devait ajouter une couverture faite de mousse et de feuilles de bouleaux, séchées. Un jour, le sable était devenu si glacé que le jeune homme porta Tania dans ses bras, jusqu'à la source où chaque matin ils se lavaient l'un l'autre, Le soleil ne se montrait que de courts instants et disparaissait derrière de gros nuages comme s'il avait besoin lui-même d'être lavé pour briller davantage, Pour se consoler, ils s'en allaient de plus en plus souvent chez la magicienne. Son café chaud les réconfortait un peu plus que ses bonnes paroles. Elle leur disait que l'amour transformait l'hiver en éternel printemps. La neige devenait aussi tendre que le duvet recouvrant les petits du gagar. Et le lac n'était gelé que pour leur servir de miroir. Ils aimaient écouter la magicienne, mais ne croyaient pas la moitié de ce qu'elle disait. Elle y croyait encore moins. Tout au contraire il lui venait au sujet de ses deux amis, des inquiétudes qu'elle avait peine à calmer. Elle avait rôdé de maison en maison à la recherche d'une occupation pour eux ou d'un gîte. En dernière ressource, elle avait rendu visite aux parents de Tania, « Je vous promets la première place au paradis ou la dernière en enfers...» Mais elle s'était retrouvée au dehors, bien avant que les parents aient eu le temps d'apprendre par quelle conduite ils méritaient l'une ou l'autre des résidences futures. La vieille femme était trop pauvre elle-même pour venir en aide autrement que par ses conseils, Il y avait bien encore la magie, mais elle n'aimait s'en servir que dans des cas déséspérés. C'était facile de prononcer des discours terrifiants à ceux qui battaient leur femme le dimanche, et leur promettre dans l'au-delà autant d'infortunes qu'il y avait de poissons dans le plus grand des lacs. Ceux qui se conduisent mal sur terre, sont toujours inquiets de savoir ce qui leur arrivera après la mort. Aussi, à part quelques exceptions, elle se tirait admirablement d'affaire avec eux. Quant aux femmes trop battues, les consoler était une besogne particulièrement chère à la magicienne. Il suffisait de leur dire que ce genre d'exercice était si malheureux pour le cœur du mari qu'il s'arrêterait sûrement de battre avant le temps normal. — Le cœur et non pas le mari, ajoutait-elle pour éviter tout malentendu. C'était ce genre d'occupation qui lui procurait le plus de plaisir et lui donnait sur les gens une agréable impression de pouvoir. Mais si elle faisait de son mieux pour empoisonner un peu la vie des méchants, elle avait beaucoup de peine à soulager celle des bons. Plus le froid et la faim menaçaient ses deux amis, plus la magicienne devenait songeuse. Souvent, elle se grattait la tête, et puis l'écorce des arbres pour voir s'il y avait quelque chose d'écrit en dessous, quelques conseils peut- être un peu meilleurs que ceux qu'elle distribuait. « Aucune lumière n'éclaire ma pauvre cervelle », soupirait-elle. Mais ce n'est qu'après avoir longtemps lutté contre son amour-propre qu'elle alla trouver le vieux brochet. Elle lui en voulait d'être plus vieux et plus sage qu'elle. Elle était jalouse de son énorme savoir et surtout ne pouvait lui pardonner d'être si modeste. Il se tenait de préférence à l'ombre d'une pierre, On ne voyait que le bout de sa queue qui remuait imperceptiblement au rythme des ondes pour ne pas troubler l'ordre de l'univers. — S'il voulait, il pourrait être le roi des magiciens, se plaignait-elle, mais il se contente de me regarder d'un œil ironique quand je m'agite et me donne tant de peine pour les autres. Sa paresse finira bien par l'étouffer, à moins que ce ne soit son monstrueux égoïsme. Les femmes trouvent souvent des raisons touchantes de mettre en pleine lumière leur savoir, surtout celui qu'elles ont eu le moins de peine à acquérir, et la magicienne ne pouvait que juger sévèrement un vieux brochet qui laissait aux ondes le soin de remuer sa queue, au lieu de la remuer lui-même, sans se soucier des pauvres humains engloutis dans leur ignorance. Pleurant d'humiliation, la magicienne s'approcha du ruisseau et tint au vieux brochet un discours où à force de compliments à double sens, elle essaya de sauver ce qui lui restait de dignité. — Renonçant, dit-elle, à te couvrir de reproches que tu mérites abondamment, je viens faire appel, aujourd'hui, à cette partie de toi-même que ton incurable inaction n'a peut-être pas entièrement dévorée. Pourtant, ne te trompe pas, je n'ai besoin ni de toi, ni de tes conseils. Je désire simplement te poser une question dont je ne sais que trop la réponse moi-même. Je te prie de ne pas perdre la tête, à cause de l'honneur que je daigne t'accorder, et de m'écouter avec un calme qui d'ailleurs convient à ta paresse. L'hiver vient et j'ai deux amis qui n'ont rien pour les protéger du froid. Leur sort les préoccupe aussi peu que toi tu t'intéresses aux peines des autres. Il y a tant d'amour dans leurs yeux qu'ils se dévorent du regard et s'imaginent qu'ils n'auront pas besoin d'autre nourriture pour apaiser leur faim. Si tu étais moins amoureux de toi-même, tu te serais offert à leur servir de repas. Pour conserver ta chair, mes propres mains t'auraient imbibé de sel. Sans être affligée de cette honteuse vanité qui te couvre de la tête à la queue, je connais le pouvoir bienfaisant de mes propres conseils, mais il ne me déplairait point de trouver cette fois, un remède d'une sorte différente. Un instant, elle s'arréta de parler, puis elle reprit, mais sa voix avait perdu un peu de son assurance: — Il y a autant de sagesse dans ma cervelle que d'eau dans ta rivière et je me demande comment une seule tête peut contenir un trésor aussi abondant. Pourtant, à mon profond étonnement, je dois avouer qu'une étrange puissance a eu lè mauvais goût de choisir ton ventre pour y inscrire des mots que même ma cervelle daigne parfois approuver. Je ne sais quelle curiosité aujourd'hui, me pousse à examiner ton ventre, Il se pourrait que la réponse à ma question recouvre déjà cette vénérable partie de ton corps. Allons montre-la moi, et sache à quel point, je regrette de flatter ta vanité et de te faire croire un instant que j'attache à ta personne la moindre importance, La magicienne regardait la queue que les ondes remuaient paisiblement, mais c'était bien tout ce qu'on voyait du poisson. Un instant elle se dit que peut-être le 200 vieux magicien dormait et une grande indignation monta en elle. Elle la réprima avec regret, mais au moment où elle allait admirer le nouveau discours qui naissait dans son cerveau, elle découvrit un œil fixé sur elle du fond de l'eau. L'œil était tout rond, aussi impénétrable qu'une vitre recouverte de rideaux. Et la magicienne détestait les maisons où on ne peut pas voir du dehors ce qui se passe au- dedans. Elle se mordit la langue pour l'empêcher de dire ce qu'elle pensait. De nombreuses bulles d'air partaient du ruisseau, annonçant l'intention du roi des magiciens de se déplacer. Tout à coup, la queue s'arrêta de remuer, se raidit, renonçant au doux bercement des ondes. Les nageoires s'ouvrirent comme si quatre énormes oreilles venaient de naître aux flancs du brochet. Puis elles se refermèrent. Avec une lenteur majestueuse, le roi montait, tandis que pour cacher son émotion, la magicienne sifflotait un petit air que lui avait appris sa grand'mère. Quatre oreilles naquirent de nouveau. Comme un vaisseau se renverse par la force de la tempête, le vieux brochet tourna sur lui-même. Le ventre parut là où quelques instants auparavant, il y avait eu le dos. Cette fois, la magicienne se dit qu'il vaut mieux parfois ne pas savoir ce qui se passe derrière les fenêtres des maisons. L'œil du brochet peu habitué à se trouver dans une position aussi renversée, n'hésitait plus à refléter les sentiments de son maître. Aussi, la magicienne détacha son regard de cette partie déplaisante du vieux monstre, se pencha fortement au-dessus du ruisseau et ne s'occupa plus que du ventre du roi qui arrivait lentement à la rencontre de son nez, « Je n'aime pas l'odeur de poisson », allait-elle dire, mais elle avala cette pensée, et décidant de ne plus respirer que par la bouche, dévora des yeux les mots écrits à son adresse sur les écailles les plus épargnées par l'âge. « Quand on est une sorcière aussi peu expérimentée, on ne devrait pas se mêler de la destinée des autres. Connaissant toutefois, ton atroce persistance, je sais qu'une réponse de moi, est l'unique moyen de débarrasser ce pauvre ruisseau de l'ardeur de tes visites et de lui apporter quel- ques instants de paix et de ce calme dont tu es si magnifiquement privée. Sache que des mains mystérieuses ont placé deux pierres sous le renne de granit, mais à moi seul il a été donné de connaître qu'il ressuscite parfois, au-dessus de l'océan. Son cœur gonflé de joie et de peine amassées au long des siècles, ressuscite avec lui. Ses veux pleurent, mais leurs larmes ne meurent jamais. Sous la terre elles vivent et les deux pierres que des mains mystérieuses ont placées l'une sous l'œil droit, l'autre sous l'œil gauche du renne, les empêchent de se répandre et les tiennent prisonnières. Rien n'est plus incroyable que l'effet de ces larmes sur ceux qui oseraient les boire. Ou bien, elles prolongent les limites de cette existence jusqu'à un très grand âge, ou bien, elles donnent la vie éternelle, maïs pas sur cette terre. Je te conseille, sorcière, de soulever la pierre, sous l'œil droit du renne. Les larmes que tu découvrirais apaisent bel et bien toutes tempêtes jusqu'à l'âge le plus avancé, mais malgré mon respect limité pour ce que tu appelles ton savoir, je me demande avec inquiétude, si tu connais la différence entre la droite et la gauche.» Ayant achevé la lecture, la magicienne jeta au vieux brochet un regard courroucé. — Il y a en effet, sur cette terre, des choses que même moi, je daigne ne pas savoir, murmura-t-elle entre ses dents, mais il m'a été donné une intuition qui, elle, ne se trompe jamais. Quant à toi poisson, je n'ai plus besoin de tes services. Ton impertinence a eu le grand avantage de me dispenser de toute gratitude. Ce jour-même, une cruche à la main, la magicienne s'en alla vers le renne de granit. Le grand vent d'automne était venu, et sous la violence de ses caresses, les arbres s'inclinaient en chantant. L'amour des deux jeunes gens lui aussi devenait plus grave; leurs lèvres avaient de plus en plus de peine de se détacher les unes des autres et sous la violence de leurs caresses, leurs corps avaient la voix profonde des forêts d'automne. — Notre amour à mûri comme le fruit qui pousse dans la tundra. — Ne crains-tu pas qu'un ange l'aperçoive et l'emporte. En souriant, elle lui disait: — Alors enfin plus rien ne pourrait nous séparer, car les mains de l'ange nous laveraient de toute cette chair mortelle qui a poussé sur terre entre toi et moi. Et nos cœurs ne battraient plus au fond de notre poitrine comme deux oiseaux séparés battent des aïles contre les barreaux de leur cage, dans leur douloureux désir de s'élancer l'un vers l'autre. Et puis vint le jour où la magicienne qui les attendait, devant sa maison, dit en tendant vers eux ses deux bras: — Entrez. Au lieu de café, j'ai préparé pour vous une boisson que mes mains ont puisée dans les veines de la terre, C'est le sang de la terre. C'est lui qui donne la vie. Il m'a été donné de voir aussi l'autre sang qui lui est semblable comme un frère et qui offre la vie éternelle, mais pas en ce monde. La vie et la mort coulent côte-à-côte, et si je n'étais pas magicienne, je n'aurais pas su quelle boisson vous apporter. Ils burent tous les deux de la même coupe et remercièrent la vieille pour sa bonté. — M'aimeras-tu encore quand je serai aussi âgée que la terre? demanda Tania en riant. — La lune est bien encore amoureuse de la terre, répondit-il, et pourtant, elles sont toutes deux aussi vieilles l'une que l'autre. La magicienne les regarda s'éloigner parmi les arbres de la forêt. Ils lui paraïssaient plus légers et plus joyeux que de coutume, et ils se tenaient par la main. Rentrés chez eux, ils firent un repas de poissons, puis ils sortirent au-dehors, comme ils le faisaient toujours avant d'aller se coucher. C'était une belle et paisible soirée d'automne. Ils causèrent à voix basse et puis, ils se turent tout à fait, car il leur semblait que dans le grand silence autour d'eux, il y avait des paroles bien plus importantes que celles que leur bouche prononçait. Les oreilles ne pouvaient pas les comprendre, mais leur poitrine rendait un son si pur et si clair qu'elle leur paraissait vibrer d'une musique aussi infinie que le ciel couvert d'étoiles au-dessus de leur tête, Même la respiration l'un de l'autre leur semblait gonflée de sons mélodieux, plus doux et mystérieux que la tendre musique de ces mots que si souvent, ils répétaient: « Je t'aime. » Aidés par leur amour et la soirée d'automne, ils étaient montés tous les deux sur cette étrange montagne invisible, où le corps, le temps, l'espace ont tous disparu, où on se regarde les yeux remplis de larmes, car pas plus que le soleil, on ne peut contempler Dieu en face, sans pleurer. Bientôt, ils furent pris tous les deux d'une agréable lassitude et s'étendirent sur le sable du rivage. Pour avoir plus chaud, Ils se serrèrent l'un contre l'autre. Mais ils n'avaient plus du tout besoin de s'embrasser. Ils se sentaient paisibles et heureux. Tout ce bonheur leur permettait de se laisser bercer dans le silence par ces bras maternels et tendres enveloppant ceux qui s'aiment véritablement. Ils étaient devenus semblables aux petits enfants qui avant de s'endormir, sourient dans les bras de leur mère se souvenant peut-être de l'ange qui leur avait souri. Il leur venait une grande envie de dormir, mais avant d'entrer dans un sommeil plus insondable que le lac à leurs pieds, ils s'étaient tournés l'un vers l'autre. Sur le visage de l'ami, des images passaient pleines des instants les plus chers de leur amour, pareilles aux petits nuages lumineux qui flottent à l'horizon en face du soleil couchant. Et puis, il leur vint d'autres visions sans nom qu'ils avaient portées en eux comme des fruits pas encore mûrs. Une telle tendresse et une si grande joie les remplissait que leur amour passé comparé à celui qu'ils vivaient maintenant avait pour eux la pâleur d'un rêve. Le cœur était devenu si léger qu'il semblait se soulever et quitter leur poitrine, mais leurs lèvres étaient déjà trop lourdes pour remuer. Humblement, discrètement, leur corps s'en allait vers une nuit toute noire prête à l'envelopper dans son embrassement. Et avec lui s'en allaient toute cette terre, tous ces arbres, ce lac; et même ces étoiles qu'ensemble ils avaient aimées s'écartaient pour faire place à un autre ciel trop beau pour être contemplé sans mourir. Lorsqu'enfin ils le virent venir à eux les bras ouverts pour les accueillir, leur poitrine se brisa. Ce matin, en se réveillant, la magicienne se souvint avec inquiétude du rêve qu'elle avait vu la nuit. Elle se voyait tenant ses deux mains serrées sur la gorge du vieux brochet qui lui disait en ricanant: — Etrangle-moi, sorcière, mais sache qu'entre ton intuition et le bout de ma queue, il y a autant de différence qu'entre ta main gauche et ta main droite. Pour se rassurer, elle s'en alla au village et se fit offrir du café. — Quel est le nom de la main qui me tend la tasse? demanda-t-elle à plusieurs personnes. Les renseignements qu'elle obtint, redoublèrent son angoisse. Après avoir longtemps cherché dans la forêt, elle trouva enfin la demeure de ses deux amis. Longtemps ses yeux restèrent fixés sur leur sourire et leurs têtes qu'ils avaient inclinées l'une vers l'autre avant de mourir ensemble. Jamais encore, la magicienne n'avait contemplé tant de joie sur le visage des humains. Elle comprit alors qu'elle ne s'était pas trompée. Oui. Le vieux brochet pouvait bien découvrir les boissons les plus secrètes, il fallait l'intuition et le cœur d'une modeste magicienne pour en faire le propre usage. Elle les recouvrit de sable pour les protéger contre les bêtes. Quand elle ont achevé son travail, la neige se mit à tomber. Et au printemps, lorsque la neige se mit à fondre, deux petits bouleaux sortirent du sable sur le rivage. Si grande était leur mutuelle attraction que leurs troncs s'enroulèrent l'un autour de l'autre. Les amoureux qui goûtaient à leurs feuilles, ne connaissaient jamais l'amertume de la séparation. Bien au delà de la tombe, leurs vies restaient enroulées, l'une autour de l'autre. |
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